Nice

« Attention : percevoir nécessite de s’engager »

Par Christophe Domino · Le Journal des Arts

Le 29 août 2007

Le centre d’art de la Villa Arson propose avec « Transmission » trois expositions dont le Poïpoïdrome de Robert Filliou et Joachim Pfeufer constitue le point d’orgue.

NICE - Inaugurée le 18 mars au centre d’art de la Villa Arson, à Nice, « Transmission » a ouvert l’ère Éric Mangion, son nouveau directeur, et donné des couleurs au programme à venir, dans les contenus comme dans la forme des expositions. Des aménagements, mineurs mais pertinents, ont permis de rendre plus claire la circulation entre les salles d’exposition, ainsi que la cohabitation du centre d’art et de l’école au sein de la Villa. De nouvelles ouvertures, un redécoupage et une remise en état des espaces donnent de l’air au parcours.
« Transmission » répond au projet « d’interroger des modes de transmission originaux » et les « capacités réelles à communiquer » dont témoignent des œuvres envisagées dans leur diversité ; la manifestation comporte trois parties confiées à autant de commissaires. Le Poïpoïdrome de Robert Filliou et Joachim Pfeufer occupe la galerie carrée, réactivé par Pfeufer en dialogue avec Éric Mangion. Le CNEAI (Centre national de l’estampe et de l’art imprimé, installé à Chatou, dans les Yvelines, depuis sa création en 1997) trouve là une première occasion de donner à voir ses collections de multiples et d’éditions de toute espèce – du moins une sélection de quatre cents pièces sur neuf mille numéros –, sous le titre « dérivée (cneai=) » et sous la houlette de sa directrice, Sylvie Boulanger ; enfin, Christophe Kihm a conçu la présentation du travail du lauréat du Turner Prize 2004, l’Anglais Jeremy Deller.

Un art transitif
Quel est l’enjeu de cette interrogation sur la transitivité de l’art ? Ce premier rendez-vous explore trois voies différentes, selon les modes d’existence des œuvres et avec des degrés de réussite nuancés. En figure d’aînesse, il faut bien avouer que le dispositif du Poïpoïdrome déçoit, indépendamment de son ambition initiale, portée par Filliou et Pfeufer dès 1960 à partir du mot et des pratiques de salutation des Dogons. Cet ancrage anthropologique donne sa dimension à l’imaginaire artistique nourri par Filliou, au travers de la République géniale et de la notion de « création permanente ». Le Poïpoïdrome est l’un des véhicules que s’est donné Filliou avec Pfeufer (« co-architecte », acteur infatigable du projet, porteur d’une belle amitié artistique). Les deux artistes vont développer ce dispositif en évolution permanente qui entretient la « relation fonctionnelle entre la réflexion, l’action et la communication » au gré des situations et des expositions, depuis la première maquette en 1963. La vitrine qui court tout autour de la salle en rappelle les états et les étapes avec quantité de documents sensibles. Pourtant, si l’on comprend bien la force de proposition et la place du Poïpoïdrome – assurément précurseur –, sa réactivation aujourd’hui n’est pas si convaincante, fonctionnant plutôt comme trace que comme proposition vive. La difficulté est grande à rendre compte d’œuvres majeures comme celle-ci, ainsi que d’une bonne partie de l’héritage de Fluxus, guetté par une forme sans doute injuste de fossilisation. En revanche, l’effet de mise en exergue de Poïpoï joue à plein sur la suite du parcours, au-delà de la distance avec les autres temps de l’exposition. Encore que l’attention à l’imprimé, à l’œuvre modeste, à l’écrit, à l’enregistrement, à la prise en compte de sa propre diffusion à l’échelle presque tactile de la circulation de la main à la main, à la gratuité, aux dimensions politiques, économiques et poétiques, soient des enjeux centraux dans le territoire de production artistique sur lequel s’est construit le CNEAI. Ici encore, la difficulté consiste pour l’exposition à trouver une forme capable de rendre compte d’une productivité qui joue à lui échapper. La solution est plutôt satisfaisante, au-delà de l’évidente contradiction qu’il y a dans la mise en vitrine de flyers, de stickers et de vinyles : le parcours, documenté par un précieux livret, a trouvé un « chapitrage » plutôt juste (des « catégories » mi-descriptives, mi-thématiques), ponctué par des (ré)-activations (comme l’autocollant d’Antoni Muntadas, à disposition, ou le piratage respectueux de Lawrence Wiener par Yann Sérandour). Les dispositifs participatifs apparaissent comme les moins probants, mais le tout renvoie avec énergie au principe de « création permanente » de Filliou. Nous retournerons souvent au CNEAI !
Enfin, le parcours dans l’œuvre jeune mais déjà dense de Deller (il est né en 1966) contribue à établir le propos de manière pertinente. La liberté des formes (du bidouillage graphique au film) et l’intrication des sphères et des tons (musique, société, documents et documentaires) dessinent une figure d’engagement de l’artiste. Un engagement qui, pour être politique, se déploie dans le champ artistique, chargé du paradoxe contemporain d’indifférence à l’art et d’attention aux cultures populaires, celles de l’Angleterre thatcherisée, celles des généalogies des musiques pop et populaires…

Le titre de l’article est une formule déclinée par l’artiste Antoni Muntadas sous forme de sticker.

TRANSMISSION

Jusqu’au 4 juin, Villa Arson, 20, av. Stephen-Liégeard, 06100 Nice, tél. 04 92 07 73 73, villa-arson.org, tlj sauf mardi 14h-18h. Publication : à paraître, numéro spécial « Transmission » de la revue Multitudes.

TRANSMISSION

- Commissariat : Éric Mangion pour le « Poïpoïdrome » ; Sylvie Boulanger assistée de Jérôme Grand pour « dérivée(cneai=) » ; Christophe Kihm pour « Jeremy Deller ».

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°235 du 14 avril 2006, avec le titre suivant : « Attention : percevoir nécessite de s’engager »

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