Samedi 24 février 2018

Mamco

Armleder fait le grand Écart

Par Anaïd Demir · Le Journal des Arts

Le 3 août 2007

Du néo-géo au « néo-bio », l’artiste suisserévise le classicisme artistique depuis plus de trente ans.

GENÈVE - John M. Armleder est sans doute l’artiste le plus indiscipliné des terres helvètes… Mais cela ne l’empêche pas de faire école. Aussi insaisissable qu’hyperactif, il s’évertue depuis la fin des années 1960 à réviser le classicisme et à banaliser l’œuvre d’art. Abstraction géométrique libérée de ses carcans picturaux, monochromes décomplexés, meubles passés au rang d’œuvres d’art et autres détournements, Armleder en fait voir de toutes les couleurs à son public, toujours avec le sens de l’ironie et du trait d’esprit. Aussi, il n’était pas question pour lui de se contenter d’une pompeuse rétrospective : il offre plutôt une odyssée au visiteur. Le Mamco (Musée d’art moderne et contemporain), à Genève, lui consacre une immense exposition personnelle, « Amor vacui, horror vacui », dans laquelle les vides et les pleins prennent un goût commun. Un goût qui ne craint ni le kitsch ni le décoratif. Le musée genevois a confié à l’artiste ses quatre niveaux et leur trentaine de salles. Là, le XXe siècle trouve brusquement tout son sens et même son essence.

Désinvolture esthétique
Avec ses peintures, sculptures, néons, wall drawings, affiches, installations, photographies, écrits, performances, John M. Armleder est un esthète boulimique. À se demander s’il a tout inventé ou s’il n’a pas plutôt tout digéré de son époque. Fondateur du groupe Écart en 1969, cet adepte du détournement instaure la distanciation face à l’œuvre d’art. Une sorte de désinvolture esthétique, mais qui passe par une totale maîtrise, de la production à la diffusion de l’œuvre d’art. La Suisse a un penchant pour l’abstraction géométrique : Armleder, assimilé au mouvement « neo-geometric », a suivi cette orientation. Les lignes et les formes géométriques élémentaires se croisent dans la plupart de ses pièces, que ce soient les toiles, les installations ou les « Furniture Sculptures ».
Dans ce déferlement de rencontres fortuites d’objets, le domestique, et donc le décoratif, qui en découle, sont les terrains sur lesquels l’artiste semble le plus s’amuser. Armleder est sans doute chineur de mobilier kitsch à ses heures. Ses « Furniture sculptures » mettent en contact des éléments de mobilier ou de construction – lyre dorée, fauteuil à bascule, bloc de ciment, chaises, table de bois brut, jusqu’aux maisonnées pour chats –, avec des peintures abstraites, pour des jeux de couleurs, de matières et de formes. Les éléments géométriques du mobilier deviennent des motifs, et leur inclination ou  présentation leur retire tout aspect fonctionnel. Tableaux composés de points, rayures et spirales tendance op’art, mais aussi cibles, jeux de miroirs et de néon…, John M. Armleder fait preuve d’une immense liberté et d’une indépendance d’esprit qui s’affichent comme des valeurs ajoutées dans des œuvres transgenres. Ses monochromes, par exemple, se concurrencent les uns les autres, tant par leurs couleurs que par leurs matières. Bois perforé ou bois brut, tissu d’ameublement, laine de mouton, satin plissé…, ils sont taillés dans la matière brute, au format d’un tableau et accrochés comme tel, jusqu’à devenir les éléments d’une salle tactile, ou bien recouvrent uniformément toute la salle.
En descendant les étages du Mamco, s’offrent des pièces de plus en plus récentes. Au premier étage, le travail de l’artiste devient plus pop encore, jusqu’à se doubler d’une épaisseur un peu « flower power », après être passé du mouvement néo-géo des années 1970-1980 au « néo-bio » ou « New Age » des années 1990 et 2000. Des roues de tracteur remplies de fleurs se présentent ainsi comme des monochromes… Enfin, sur une musique sirupeuse, se déploie une immense installation, Everything (2005). Entre espace lounge et cacophonie, le visiteur doit se frayer un chemin parmi les faux sapins et les vrais cactus, les animaux empaillés, les vidéos et boules à facettes, les tas de charbon et les bouilloires marocaines… Avec son Arche de Noé contemporaine, l’artiste semble vouloir nous sauver d’un trop-plein de sérieux dans l’art.
Parfaitement ancré dans son temps, productif, prolifique et précurseur de quelques-uns des courants actuels, John M. Armleder signe ici une ambitieuse exposition, aussi intelligente que jouissive.

John M. Armleder, Amor vacui, horror vacui

Jusqu’au 21 janvier 2007, Mamco, 10, rue des Vieux-Grenadiers, Genève, tél. 41 22 320 61 22, tlj sauf lundi 12-18h, samedi-dimanche 11h-18h, www.mamco.ch

Armleder

- Commissaires de l’exposition : Christian Bernard, directeur du Mamco, avec John M. Armleder ; Christophe Chérix, directeur du Cabinet des estampes de Genève, pour la photographie, les dessins et les archives - Nombre d’œuvres : environ 100, de 1968 à 2006 - Surface d’exposition : l’intégralité du musée

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°249 du 15 décembre 2006, avec le titre suivant : Armleder fait le grand Écart

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