Ann Veronica Janssens - Artiste

Par Vincent Noce · Le Journal des Arts

Le 3 juillet 2013 - 1779 mots

Un peu partout dans le monde, et notamment à Paris ces temps-ci, l’artiste belge installe ses brouillards colorés, qui plongent le visiteur dans une expérience sensorielle limite.

S’évanouir, pour renaître, dans un brouillard opaque. S’égarer dans cette brume, baignée de couleurs changeantes. Voici l’expérience sensorielle, et peut-être même spirituelle, à laquelle invite Ann Veronica Janssens. À Paris, cette saison, l’artiste belge est une étoile de l’exposition « Dynamo », au Grand Palais, et d’une présentation plus intime (sans doute préférable) à la galerie Kamel Mennour (1). Fin mai, elle a inauguré les aménagements qu’elle a apportés à la chapelle romane de Grignan, dans la Drôme. Le 20 juin, l’éditeur Bloomsburry a lancé à Londres un ouvrage signé Mieke Bal proposant un nouvel éclairage sur son travail (2). Cette grande baladeuse partage son temps entre Bruxelles et Paris, où elle enseigne aux Beaux-Arts, quand elle ne court pas les expositions qui l’ont conduite ces derniers mois à Bonifacio, Sydney ou Los Angeles.
Pas plus que son œuvre, fondée sur l’insaisissable, cette personne plutôt secrète ne se laisse gagner facilement. Visage ovale affichant un demi-sourire zen, l’air entendu et vaguement mutin, cette fille d’un architecte belge, petite rouquine au cheveu court, a grandi en République démocratique du Congo. De Kinshasa, elle a conservé le souvenir de grandes baies vitrées donnant sur l’énorme fleuve limoneux, de l’autre côté sur la montagne. « Toute mon enfance, dit-elle, a baigné dans la lumière », lumière qu’elle a adoptée comme matériau principal. À la frontière entre monde intérieur et réalité extérieure, elle a toujours montré une grande capacité à visualiser ces petits bâtonnets appelés phosphènes, qui fascinaient déjà Salvador Dalí.

Ann Veronica doit ce prénom à une naissance en 1956 sur la côte anglaise, à Folkestone. Sa famille s’est repliée sur Bruxelles en 1968, huit ans après l’indépendance, à mesure que le Congo entrait dans une tragédie sans fin. Soulagée de quitter cette atmosphère angoissante, l’adolescente a, du même coup, perdu l’immense liberté qu’un enfant peut vivre dans la rue africaine. Et qui ne cesse, peut-être, de souffler dans ses rêves d’artiste.

« Artiste d’artistes »
La jeune fille s’est retrouvée à La Cambre, l’École nationale supérieure des arts visuels à Bruxelles, dans l’atelier de Tapta consacré à la « sculpture souple ». Disparue en 1997, cette « personnalité extraordinaire », selon les mots de l’élève, a eu un fort impact sur la formation de son art. D’origine polonaise, travaillant aussi bien le textile que l’acier ou le caoutchouc synthétique, Tapta déployait des lignes de tension noires dans l’espace. Dans ses dernières années, elle s’est particulièrement intéressée au reflet et aux déformations visuelles.
Toute l’œuvre de Janssens tourne autour de la perception. Il y a quatre ans, elle a été parmi les initiateurs du « laboratoire espace cerveau », convoquant artistes, écrivains, philosophes et scientifiques sous l’égide de l’Institut d’art contemporain de Villeurbanne (Rhône). Ann Veronica Janssens s’y est trouvée confrontée au professeur Alain Berthoz, membre de l’Académie des sciences et détenteur de la chaire de physiologie de la perception au Collège de France. Dans certains dispositifs de l’artiste, il a trouvé des effets proches des stimuli utilisés en réalité virtuelle pour examiner des patients atteints de troubles de la perception et de syndromes de déréalisation. Il a fait observer que les déformations de perception de l’espace affectaient également le rapport au temps, qui n’est plus le même dans le brouillard. Tout s’y trouve ralenti. Le scientifique cherchait ainsi des échos entre les recherches de la neurophysiologie et une artiste « invitant le spectateur à utiliser les mécanismes mentaux de la manipulation d’espace pour se confronter à une perte du réel ». Une perte de la matière serait peut-être expression plus exacte, puisque l’intéressée estime plutôt solliciter le visiteur par un « surcroît de réel ».

Chez Kamel Mennour, devant la salle de brouillard artificiel, elle a posé au sol une poutre de verre polie, dont la gravité semble transfigurée par le reflet liquide. Janssens cite elle-même comme étape importante de sa progression, en 1994, la réalisation de Corps noir, une demi-sphère concave en Plexiglas produisant une image renversée de l’environnement. Ses premiers travaux ont ainsi porté sur des interventions dans et autour des architectures, « des espaces dans l’espace ». Dirk Snauwaert, le directeur du centre d’art Wiels à Bruxelles, avait ainsi été frappé de la « très grande efficacité poétique » d’une installation de miroirs qu’elle avait rangée dans une volée d’escalier, « donnant l’impression d’une ascension infinie ». Son attirance pour l’architectonique, davantage que pour l’architecture, « ne s’inscrit pas nécessairement dans la masse, mais dans l’énergie, qui se transmet par les ondes… Après tout, la lumière, qui l’attire tant, n’est pas autre chose qu’une émanation d’énergie ».
Une telle créatrice ne pouvait laisser indifférent un philosophe comme Yves Michaud, théoricien de « l’art à l’état gazeux » (3), passionné par cette génération « s’inscrivant dans une approche phénoménologique de la perception, dans une sorte d’expansion tridimensionnelle, pouvant atteindre un état limite ». La rigueur formelle de Janssens pourrait évoquer Carl Andre, il est arrivé aussi à Ellsworth Kelly de poser des poutres en regard de ses toiles abstraites, elle a pu être précédée par Anthony McCall ou devancer Olaf Olafsson, Anish Kapoor ou Yann Toma, elle se montre moins brutale que Carsten Höller… Toutes ces questions semblent bien étrangères à une femme déterminée à suivre sa propre voie, qui affiche une jolie indifférence à tout essai de référencement. « Elle est une artiste d’artistes », dit un proche : elle exerce beaucoup d’influence sur son milieu, mais manque sans doute de la pointe de cynisme qui ferait d’elle une diva.

Radicalisme
Sa révolte contre la « tyrannie des objets » l’a conduite à poser sur des roues de bicyclette ou des disques d’aérogel un film isolant qui est aussi le matériau le plus léger existant. Janssens a un goût appuyé pour le minimal, comme si elle voulait laisser place aux autres, les débarrasser du superflu, pour qu’ils puissent s’engager dans une expérience. Au long de sa carrière, elle s’est livrée aussi bien à des installations complexes qu’à des interventions éphémères, comme déposer des piles de plaques de verre sur une fenêtre de la casa Frollo (4) donnant sur la lagune de Venise, faisant briller le souffle des cieux. Mais trois ans et demi ont été nécessaires pour concevoir et produire, dans une usine tchèque, les épais panneaux de verre coloré posés à l’emplacement de la rosace et des vitraux de la chapelle dans la Drôme. Pour le rose, il a fallu fondre des paillettes d’or dans la masse. Grâce à l’ajout d’oxyde d’uranium, une de ces plaques devient fluorescente sous l’action des UV. Elle ne voulait d’aucune source lumineuse artificielle. « La lumière in situ, plaide-t-elle, c’est une sorte d’écrin, un tremplin… Elle permet une intervention directe sur l’espace, mais aussi indirecte, sur les murs, les parpaings, les poutres… Fondamentalement, c’est un mouvement ». C’est aussi par la danse qu’elle est venue à ces bains de brouillard qui font aujourd’hui son succès. Avec le plasticien Michel François, avec lequel elle partage une belle histoire, ils avaient été approchés par la chorégraphe Anne Teresa de Keersmaeker, dont l’œuvre très stricte, comportant de longs passages sans musique, a passablement déconcerté à Londres ou à Paris. Mais Janssens a « aimé cette approche rigoureuse », qui la faisait accéder à de nouvelles dimensions par le biais du corps. Le couple a encore accentué ce radicalisme, en réduisant la scénographie, par un travail presque négatif de soustraction. « En déshabillant les choses, on peut mieux parvenir à percevoir un acte, explique Michel François, évacuer la matérialité pour rechercher l’impact… Ann Veronica voit des briques, un bloc de ciment, des charges très lourdes, très factuelles, mais elle veut y retrouver une forme de légèreté. » La danse a aussi contribué à une réflexion sur la décélération, le ralentissement du temps, qu’elle a pu expérimenter à travers la stroboscopie ou les ondes alpha, émises par le cerveau quand il se met en repos.

« Expérience de l’excès »
Déjà avec Corps noir, elle avait « commencé à s’interroger sur la raréfaction de la lumière » qui devait la conduire à ces protocoles sophistiqués. Sa première machine à brouillard, il y a quinze ans, au Mukha à Anvers, était sans couleur. Confrontée au principe d’un musée tout blanc, elle voulait jouer du « zoom sur une matière, pour ouvrir à des espaces parallèles », avec une part inévitable d’inquiétude : certaines personnes supportent mal cette impossibilité de distinguer leur environnement immédiat. Mentionnant le vertige ou l’éblouissement, elle parle elle-même d’« expérience de l’excès ». Cette pénombre blanchâtre fut à nouveau présentée au pavillon belge de la Biennale de Venise deux ans plus tard par le commissaire Laurent Jacob.
Le premier brouillard coloré est né en 2000 à la Neue Nationalgalerie de Berlin. Elle en a diffusé par intervalles de cinq minutes dans un passage souterrain d’Utrecht. La critique Mieke Bal, qui suit l’artiste depuis vingt ans, en parle ainsi comme d’une « personne enchantante », qui met « la joie de vivre » au service des autres. Rien de mystique dans l’approche de Janssens. Là où Michel François évoque un « désir d’empathie », Mieke Bal voudrait dégager « le caractère politique de son abstraction », en citant son projet pour une entreprise de Bruxelles où une caméra diffuse en temps réel la vue du ciel, renversée à 90°: « une transgression qui offre aux employés la vue dont bénéficient les cadres supérieurs, au dernier étage ». « Dans les nuages, nous trouvons toujours cet étirement du temps, ce qui est très possible en Belgique », raconte l’artiste, ajoutant en riant : « À Marseille, cela ne marche pas du tout ! » Mieke Bal conclut son savant ouvrage par ces mots : « partager l’espace ». Kamel Mennour : « Elle donne très peu pour dire tout. »


(1) lire les JdA nos 390 (26 avril 2013) et 393 (7 juin 2013).
(2) sous le titre Endless Andness.
(3) dont l’ouvrage du même nom est paru aux éditions Stock en 2003.
(4) une pension décatie, chérie des artistes, sur la Giudecca, qui a fini par fermer.

Ann Veronica Janssens en dates

1956 : Naissance à Folkestone (Angleterre).

1968 : Retour d’Afrique.

1980 : Prix de la jeune peinture belge. Rencontre avec Michel François.

1994 : Réalise Corps Noir.

1997 : Première machine à brouillard, Mukha, Anvers.

1999 : Participation à la Biennale de Venise.

2013 : Inauguration de la commande publique pour la chapelle Saint-Vincent de Grignan (Drôme). Exposition en collaboration avec l’Institut d’art contemporain de Villeurbanne, de son « Cabinet en croissance » à l’Espace d’art François-Auguste Ducros à Grignan.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°395 du 5 juillet 2013, avec le titre suivant : Ann Veronica Janssens - Artiste

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