Paroles d’artiste

Alain Declercq

« J’ai été perquisitionné par la brigade antiterroriste »

Par Anaïd Demir · Le Journal des Arts

Le 9 septembre 2005

Le 24 juin, alors qu’il finalisait la réalisation de son dernier film, l’artiste Alain Declercq (né à Moulins en 1969), connu pour son travail qui joue avec les arcanes du pouvoir et les faiblesses de l’autorité, a reçu la visite simultanée des brigades antiterroriste et criminelle sur les lieux de sa résidence, à Bordeaux. C’est son film « I am Mike », qui aborde le terrorisme, qui lui vaut cette perquisition. À l’occasion de son exposition à la Galerie Loevenbruck à Paris, où il présente son film,
il revient sur les faits.

Que présentez-vous dans votre exposition à la Galerie Loevenbruck ?
Je viens de finir un film qui s’appelle Mike. Ce personnage, un agent de renseignements, utilise sa caméra comme un carnet de notes : il la retourne parfois vers lui et raconte des événements. En introduction, je parle de ma rencontre avec cet individu et je me présente comme le simple diffuseur du film, tel qu’il m’a été envoyé. Tout repose sur une ambiguïté réalité/fiction, c’est-à-dire que c’est en montage très brut. Ça s’affirme comme des rushs. Une première partie se déroule au Moyen-Orient, principalement au Caire et un peu dans le désert autour. Puis à Washington : beaucoup de plans sont faits autour d’hôtels de luxe, il y a des réunions avec des gens de la CIA ou du Pentagone, etc. Il y a comme ça des points de repère très connotés. Et, dans la dernière partie, on revient en Europe : l’Angleterre, la France, Amsterdam, Madrid… C’est la déambulation d’un agent qui s’interroge sur les événements qu’il voit, qu’il suppose ou qu’il filme… Il vient commenter ses rushs. C’est une prise de vue directe. J’essaie donc de retourner la situation pour que ce ne soit pas moi qui ai inventé ce personnage, mais plutôt lui qui a forgé mon regard. Comme je viens de subir une perquisition et que ça se retourne contre moi, l’exposition s’appelle donc « (I am) Mike »…

Vous abordez des sujets politiquement sensibles.
J’ai fait un film qui essaie d’être autonome : si tu ne connais rien à ces histoires de terrorisme, tu peux quand même le regarder. Beaucoup d’éléments sont volontairement obscurs. Pratiquement tout ce que voit Mike n’aboutit qu’à des impasses. C’est quelqu’un de l’intérieur, qui n’est pas forcément au courant de tout. On ne sait pas très bien s’il se fait manipuler ou s’il manipule. C’est un film très ambigu. En revanche, pour les gens qui sont plus au fait de ce type d’événements, c’est très crypté. Presque chaque plan, chaque nom, chaque nom de code,… sont des choses qui existent. Si on veut un petit peu creuser l’image, on arrive toujours à trouver une histoire liée à tout ça. Il y a quand même des points d’ancrage sur une réalité. 

Vous parliez de perquisition : réalité et fiction se sont donc mêlées avec « (I am) Mike » ?
J’étais en postproduction à Bordeaux pour finir ce film. Et j’ai été perquisitionné par la brigade criminelle et la brigade antiterroriste. La version des flics, c’est de dire qu’ils sont arrivés par hasard sur les lieux de ma résidence artistique. Ils sont entrés dans la maison et ils ont vu là un certain nombre de documents qui les ont alertés sur le fait qu’il pouvait s’agir là d’une base terroriste. À partir de ce moment, ils ont mis la résidence sous surveillance et ils ont ouvert une inspection judiciaire pour terrorisme. Ce que j’ai appris plus tard, c’est qu’ils me suspectaient d’être la base arrière d’Al-Qaida en France, connecté avec les réseaux madrilènes, et pourquoi pas aussi ETA ? Leur version, c’est qu’ils seraient tombés sur moi par pur hasard. Le problème, c’est qu’ils ont quand même dépêché un juge d’instruction, puis quinze flics… Avec le recul, leur version est difficilement tenable. Après, j’ai eu la confirmation qu’ils étaient déjà venus dans la chambre et qu’ils avaient déjà fouillé mes affaires sans que je le sache. Ils ont simplement fait des photos de toutes mes affaires, des documents… Ils étaient déjà pratiquement sûrs de ce qu’il y avait dans cette maison. Je pense que la première fouille a quand même révélé un certain nombre de choses qu’ils avaient déjà en tête.

Ont-ils refermé le dossier ?
Alors ça ! Pendant la perquisition qui a quand même duré cinq heures, ils ont eu le temps de vérifier pas mal de choses. J’ai aussi eu le temps de m’expliquer au sujet de tous les documents. C’est-à-dire qu’une fois que tout est répertorié dans le PV de perquisition, il y a un PV d’audition où l’on doit justifier de chaque élément noté. Par exemple, j’avais un billet Montréal-Paris datant du 10 septembre 2001, et l’un d’eux m’a dit que j’avais au moins un alibi pour le 11 Septembre ! Puis j’avais un billet Paris-Madrid, quelques jours après les attentats, en mars 2004, c’était quelque chose de très intéressant pour eux. Je leur ai dit la vérité : j’étais invité par l’Ambassade de France à Madrid. Le billet était payé par l’AFAA [Association française d’action artistique]. Je n’ai pas une activité illégale et, en plus, je ne suis pas clandestin. J’ai quand même un travail que je donne à voir au public. Le problème, c’est qu’ils se demandent, au bout d’un moment, si être « artiste », ce n’est quand même pas une très bonne couverture, une bonne façon de planquer des activités terroristes. Donc là, il faut fournir des preuves beaucoup plus solides. 

Y aura-t-il un plan Vigipirate à l’entrée de l’exposition?
À l’entrée de Paris, il y a un plan Vigipirate ! Il n’y aura pas de police privée supplémentaire.

« (I am) Mike », Galerie Loevenbruck, 40, rue de Seine, 75006 Paris, tél. 01 53 10 85 68. Du 15 septembre au 22 octobre.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°220 du 9 septembre 2005, avec le titre suivant : Alain Declercq

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