Paroles d’artiste

Agnès Thurnauer

« Je n’ai jamais été à ce point dans la peinture »

Par Christophe Domino · Le Journal des Arts

Le 10 septembre 2007

On a pu voir, discrètement mais régulièrement depuis une bonne dizaine d’années, le travail d’Agnès Thurnauer : une peinture abstraite et économe, sachant combiner rigueur graphique, délicatesse et verve. Une peinture
cultivée, consciente d’être faite par l’histoire de l’art mais aussi par le temps présent – celui de l’atelier, celui du monde social, puisque l’artiste entretient cette porosité très volontairement. L’exposition au Palais de Tokyo en 2003 prenait le risque d’expliciter cette position entre héritage plastique et prise sur son temps. L’image revenue dans la peinture en était l’un des indices. Aujourd’hui invitée à participer à la Biennale de Lyon, Agnès Thurnauer entretient ces allers et retours en montrant des tableaux mais aussi en donnant une forme sensible à l’évidence aveuglante de la domination masculine dans l’art.

Vous présentez simultanément des travaux très différents à Lyon : y aurait-il là un souhait de sortir de la peinture ?
Au contraire ! Je crois que je n’ai jamais été à ce point dans la peinture, qu’elle se concentre dans le cadre du tableau ou qu’elle se déploie dans l’espace. En sautant de l’abstrait au figuratif, en mélangeant images et texte, en prenant toutes les libertés qu’offre ce médium, en en jouant.

En quoi la question de la durée, qui fait titre pour cette Biennale, (« L’expérience de la durée ») concerne-t-elle votre travail ?
L’expérience de la durée, c’est celle du renouvellement dans la peinture, même si c’est pour moi une jubilation de constater que tout est toujours à inventer. Le monde dans lequel nous vivons ne cesse d’évoluer, ce qui met la peinture, comme tout autre médium, en mouvement. Et puis il y a la durée dans le tableau, et celle du plaisir pris à regarder le tableau, et quand il continue sa vie dans le corps du spectateur...

Vous parlez volontiers de la peinture comme d’un « véhicule ». Pensez-vous qu’elle peut être un véhicule tout-terrain ? À qui parle-t-elle ?
Oui, c’est un véhicule, comme toute forme, une phrase, un morceau de musique, un livre… C’est un véhicule parce que c’est un espace, un habitacle dans lequel on s’installe pour travailler, et encore parce que la route qu’on a fait dedans est continuée par le spectateur. Il n’y a pas de territoires, de surfaces sur lesquels la peinture ne puisse s’aventurer. À condition qu’elle parle, qu’elle émette du bon endroit ; et dans le désir de l’adresse, de la rencontre avec l’autre, pas dans l’emprise et le rapport de force.

Artiste à message : c’est un rôle d’un temps révolu, un rôle pour nostalgiques, non ?
Pour ma part, je me sens aussi loin d’un art autiste, sans message, que d’un art bardé de faux discours. À l’heure d’un certain désenchantement, je refuse une position « houellebecquienne », cynique et fascinée par les figures de l’entropie, où le narcissisme est à ce point exacerbé qu’il n’y a plus d’autre, mais seulement une mise en abîme du même ; une débandade, quoi. Je crois, moi, au désir comme forme de liberté, de mouvement et d’absence d’emprise – je propose, je ne dispose pas – ; et je crois à la capacité de l’art à dire dans cet à-côté des discours intellectuels ou politiques convenus quelque chose d’inédit. C’est ça, la force de l’art : créer des formes capables de s’émanciper de la rumeur pour faire entendre haut et clair leurs notes et leurs couleurs singulières.

Qu’est-ce alors qui ferait la singularité de votre travail : une question d’écriture, de touche ?
Les deux, je crois. L’écriture parce qu’elle se permet des collages, des raccourcis, des courts-circuits entre les formes et les temps. C’est comme si, dans une même phrase, on pouvait parler au présent, au futur et à l’imparfait. Dans Remake par exemple, je réactualise un détail d’un tableau de guerre de Piero (La Victoire de Constantin sur Maxence) en l’activant comme par surimpression d’extraits du discours sur l’état de l’Union de Georges W. Bush où il légitime son intervention en Irak, un discours trouvé sur le site de la Maison Blanche ponctué du mot « Applause » (applaudissements). Cela donne aussi du son au tableau. Dans Barnett Newman Serial Zippeur, je concentre dans un même format tous les « zips » [étroite bande verticale de couleur divisant la surface du tableau] de l’artiste sur une dizaine d’années. La césure devient séquence. Quant à la touche, elle a toujours été singulière du fait de ma technique : je travaille sur du coton non préparé. La couleur n’est pas posée sur la toile. Elle est en suspens dedans. Je crois que ma « touche », comme vous dites, est devenue de plus en plus sensuelle – et je le ressens dans le plaisir à peindre – en m’approchant de l’équilibre idéal et volatil entre le fond et la forme.

À voir à la Biennale de Lyon (lire p. 11)

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°221 du 23 septembre 2005, avec le titre suivant : Agnès Thurnauer

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