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Action discrète

Par Julie Portier · Le Journal des Arts

Le 10 juin 2009

Installé dans l’ancien siège de la Banque de France à Béthunes, le centre d’art Lab-Labanque accueille les œuvres in situ de quatre jeunes artistes.

BETHUNE - Les caméras de surveillance usent de l’intimidation tandis que le fronton de l’immeuble XIXe arbore fièrement le nom de « Banque de France ». Seul l’étendard laissé nu pourrait trahir en façade le secret de cette singulière reconversion. Derrière le miroir s’ouvre un territoire fictionnel, un envers du décor où le temps de la rentabilité économique a fait place au sursis accordé par l’art. L’art in situ élabore ici une nouvelle approche et joue la percée stratégique d’un lieu envahi d’absence.
En 2006, la succursale de la Banque de France fermait ses portes et vendait ses locaux à la Ville de Béthune (Pas-de-Calais), qui en fit un lieu de production et de diffusion pour l’art contemporain. Sous la direction de Philippe Massardier, le Lab-Labanque voit le jour en 2007 avec un premier parti pris : « ne toucher à rien ». Passé le grand paillasson, les semelles crissent sur les dalles d’un carrelage ciré jusqu’aux guichets de marbre surplombés de blocs de néons dont la lumière froide se perd dans les reliefs d’un crépi rose saumon. De la salle des coffres aux étages d’habitation du directeur, le passage du temps se lit comme sur une coupe stratigraphique, lorsque à l’intérieur bourgeois se superpose le décorum eighties du rez-de-chaussée. À l’image de ce poster qui offre toute l’année une vue imprenable sur une forêt en automne, l’endroit conserve jalousement des fantaisies ornementales d’une désuétude charmante. Bravant l’interdit dans l’excitation enfantine d’un faux cambrioleur, Stéphane Thidet invite à franchir le comptoir pour se recueillir dans ce temple abandonné du culte. Sur l’horloge située au-dessus de la chambre forte, le temps s’est figé comme après une déflagration, laissant décrochés les plafonniers qui proposent une relecture de la sculpture minimale au néon (Sans titre [Crépuscule]). Plus loin, l’artiste rejoue Sans titre (le terril). Le tumulus de confettis noirs mime un paysage minier en friche tout en annonçant un nouveau brasier. Sur les cendres d’un âge d’or − et de billets de banque − la fête est-elle finie ou ne fait-elle que commencer ? Interrogeant l’humeur de cette « époque charnière », l’artiste met littéralement le sens de ce dernier terme à l’épreuve en programmant toutes les quatre minutes un claquement de portes et de placards. Réminiscence fantomatique de l’aliénation par le travail, cette violente symphonie retentit dans l’espace vacant comme un ultime cri de révolte.

Militantisme poétique
Filant la métaphore révolutionnaire, le monde ouvrier revendique à l’étage son droit du sol en annexant les appartements d’un capitalisme déserteur. Alors qu’une machine à peindre des briques rouges colonise doucement les tapisseries du salon bourgeois (Robe), Bertille Bak présente Faire le mur, un « documentaire fictionnel » où la poésie fournit au militantisme ses arguments les plus convaincants. La résistance d’irréductibles ch’tis à la réhabilitation de la cité minière de Barlin met en scène ses propres habitants dans une chorégraphie du quotidien où le burlesque des situations traduit l’absurdité de la politique. Ce parcours émouvant est balisé par une série de sculptures intitulée Portraits, reliquaires en béton armé qui portent l’empreinte du « 13 », adresse et numéro d’identité canonisé dans l’architecture. Ce mémorial minier révèle à l’espace d’exposition sa propension à l’anamnèse. Ainsi les chambres du dernier étage ont-elles naturellement inspiré à Cléa Coudsi et Éric Herbin un travail sur la mémoire. L’installation sonore Où maintenant est un mur d’enveloppes en papier qui chuchote le texte provenant d’une centaine de SMS. Ces confidences énigmatiques ont beau préciser l’heure et la date, elles restent inaudibles, l’instant de leur réception s’étant évaporé dans les réseaux. Aussi sophistiqué apparaît au visiteur le dispositif Letter Spirit, table aimantée où sursautent bruyamment les caractères des textos rendus illisibles par ce bouillonnement. L’œuvre souligne le caractère anxiogène de la disparition du souvenir dans sa dématérialisation. Mais elle conclut aussi cette incursion dans l’espace privé en signalant l’urgence de conserver les traces de son histoire. À l’ère de la délocalisation ou du télétravail, l’art s’installe dans les lieux délaissés pour questionner notre manière d’habiter le monde.

BERTILLE BAK, CLEA COUDSI & ÉRIC HERBIN, STEPHANE THIDET

jusqu’au 12 juillet, Lab-Labanque, 44, place Clemenceau, 62400 Béthune, tlj 14h-19h, tél. 03 21 63 04 70, entrée libre.

BAK, COUDSI & HERBIN, THIDET

- Commissaire : Philippe Massardier, directeur artistique du Lab-Labanque
- Nombre d’œuvres : 14
- Superficie totale : 2 700 m2

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°305 du 12 juin 2009, avec le titre suivant : Action discrète

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