Vendredi 26 février 2021

Art contemporain

RENCONTRE

Achille Bonito Oliva, le « pape des critiques »

Par Olivier Tosseri, correspondant à Rome · Le Journal des Arts

Le 8 février 2021 - 1246 mots

ROME / ITALIE

Il se vante d’avoir révolutionné la figure du critique. Il incarne surtout le mouvement italien de la Trans-avant-garde, prônant, au début des années 1980 et à rebours des avant-gardes, l’expression subjective et individuelle de l’artiste.

Achille Bonito Oliva. © Leonardo Cendamo / Leemage via AFP
Achille Bonito Oliva.
© Leonardo Cendamo / Leemage via AFP

« ABO ». Plus que ses simples initiales, c’est presque un acronyme qui pourrait désigner les critiques d’art italiens. Leur « pape », Achille Bonito Oliva, n’est connu que par ces trois lettres et il revendiquerait sans complexe ce titre. « Dans mon arbre généalogique figure d’ailleurs Célestin V, le pape qui a démissionné au XIII e siècle », lance-t-il de sa voix rocailleuse de fumeur assidu de cigares toscans. Mais cet octogénaire primesautier n’a aucune envie de suivre l’exemple de son vénérable aïeul. « On a déjà fait de moi une icône », précise ABO dont le principal péché est celui, revendiqué, de l’orgueil. Le street-artist italien Jorit Agoch a d’ailleurs choisi son visage pour l’une de ses nombreuses peintures murales à Naples, au côté du saint patron de la ville San Gennaro ou encore du « dieu du football » Diego Maradona.

C’est à Caggiano près de Salerne qu’Achille Bonito Oliva, aîné de neuf enfants, voit le jour en 1939. Parmi les ancêtres de son père aristocrate on trouve le peintre napolitain du XVIIIe siècle Giuseppe Bonito. Ce sont pourtant des études de droit qu’il mène dans la cité parthénopéenne. Il y nourrit néanmoins sa passion pour la littérature et découvre sa vocation de poète. « J’ai compris que je ne suivrais jamais les traces de mon père notaire et je me suis inscrit en lettres et philosophie. » Il rejoint surtout le « Gruppo 63 », ainsi baptisé en référence à l’année où fut fondé ce groupe d’intellectuels animés du désir de rompre avec les schémas traditionnels de l’expression littéraire. En 1967 est publié son premier recueil, Made in mater , puis l’année suivante celui intitulé Fiction Poems.

Rome ville bouillonnante

En 1968 il s’installe à Rome pour y enseigner l’histoire de l’art contemporain à l’université La Sapienza. Il fréquente l’historien de l’art Giulio Carlo Argan, mais surtout Palma Bucarelli, la directrice de la Galerie nationale d’art moderne qui dépoussière profondément cette institution. En ces années 1960 la capitale bouillonne. Agitée par la contestation politique parfois violente qui secoue toute la Péninsule, elle brille également d’une intense vie culturelle. « Le pays connaissait un miracle économique »,évoque ABO en faisant tourner ses souvenirs dans son regard ambré et ses glaçons dans son verre de vodka. « Le collectionnisme se développait, on rencontrait les artistes à n’importe quelle heure du jour et de la nuit et on écumait les galeries qui pullulaient. » Achille Bonito Oliva ne va pas se contenter de fréquenter ces lieux, il va les animer. En 1970 il organise sa première exposition, « Vitalità del negativo », avec les artistes Jannis Kounellis et Michelangelo Pistoletto, figures du nouveau mouvement de l’Arte povera, ainsi dénommé – et théorisé – par le critique et commissaire d’exposition Germano Celant en 1967 à Gênes. En 1973 il est le commissaire de la retentissante exposition « Contemporanea », organisée dans le parking de la Villa Borghese qui venait d’être construit. Un événement qui fera date et assure la renommée d’ABO. « On devait affronter l’arrogance des vieux maîtres », explique celui qui les a dépassés en la matière selon ses détracteurs autant que ses panégyristes. « Une exposition n’est pas seulement l’occupation d’un espace, c’est aussi l’élaboration d’un projet critique, d’une idée thématique. Pour le spectateur, cela signifie traverser un espace et buter sur des œuvres qui compensent les mots qu’il pourrait trouver dans un essai sur l’art. L’exposition doit être un instrument de connaissance mais aussi de surprise. Elle doit répondre à une éthique, être motivée par l’idée de remplir un service public, collectif. C’est pour cela que j’ai révolutionné à cette époque la figure du critique. »

Une touche sulfureuse

Pour ABO, si l’artiste est créateur, le critique se doit d’être créatif. Trop longtemps relégué au rôle de « serviteur » sur la scène artistique, il n’était alors qu’un simple médiateur entre l’artiste et le public. Il doit être un chasseur, insiste-t-il, un élaborateur d’idées qui les exprime à travers trois niveaux d’écriture : ses essais, ses expositions, son comportement. « J’ai donné corps au critique d’art dans tous les sens de l’expression en posant nu à la “une” de Frigidaire . » En 1981, ces clichés publiés dans la grande revue culturelle italienne de cette décennie ajoutent à son portrait une touche sulfureuse. Une provocation qui l’amuse et qu’il réitère tous les dix ans. « Les dernières photos ont été prises il y a quelques mois », lâche-t-il entre un rire caverneux et le cliquetis du briquet pour rallumer son cigare. Celles de 2011 avaient pour légende « Les rois nus sont obscènes. Pas les hommes » . ABO y posait en majesté. Celle du monarque de la critique d’art italienne aimé et craint comme tous les monarques pour leur caractère égocentrique, capricieux et autoritaire. Il gagne définitivement ce statut en étant nommé commissaire de la Biennale de Venise 1993, mais surtout en étant à l’origine d’un mouvement artistique : la Transavanguardia (« Trans-avant-garde »).

Contre l’idéologie du « nous »

« La Transavanguardia, c’est moi ! », jette avec un aplomb débonnaire son roi, ABO, au soleil romain qui inonde son appartement tapissé de livres et de catalogues d’exposition du sol au plafond. À la fin des années 1970, il anime une cour d’artistes aux styles disparates allant du néo-maniérisme italien au néo-expressionnisme allemand avec des nostalgies culturelles et des traditions mêlées : Francesco Clemente, Sandro Chia, Enzo Cucchi, Mimmo Paladino, Nicola De Maria. « Ils furent les artisans du mouvement que je présentais à la section “Aperto 80” de la Biennale de Venise 1980, se souvient Achille Bonito Oliva. Ces années étaient celles où dominait l’idéologie du “nous”, l’ego assemblé. La Transavanguardia porta son attention sur l’ego des individus. Dans une société de masse, il n’y a pas d’artistes de masse. Ce sont des personnes solitaires, névrosées et sublimes. Elles doivent être découvertes ou démasquées, soutenues ou coulées. » En 1980, il développe sa pensée dans l’ouvrage La Transavanguardia italiana , (éd. Politi, Milan) qui théorise le refus du « primat » du politique et du social. Elle incarne la réaction contre l’art conceptuel et minimaliste des décennies précédentes pour renouer avec une peinture empreinte d’émotion exprimant l’individualité de l’artiste.

L’individualité d’Achille Bonito Oliva sera l’objet d’une exposition inaugurée au printemps prochain au musée d’art contemporain Castello di Rivoli près de Turin. « A.B.O. THEATRON. L’Arte o la vita » retracera sa vie et son œuvre. Elle a été décalée à la suite de la pandémie de Covid-19 mais devait initialement célébrer ses 80 ans. Un hommage en forme de jubilé pour ce roi et fanfaron.

repères biographiques

1939
Naissance à Caggiano en Campanie. Il étudie le droit à Naples avant de s’inscrire en lettres et en philosophie. Poète, il participe au Gruppo 63.

1970
Après s’être installé à Rome où il enseigne l’histoire de l’art contemporain, il y organise sa première exposition sous le titre « Vitalità del negativo nell’arte italiana 1960/70 ».

1976
Publication de l’Idéologie du traître, essai sur la culture du maniérisme qui prophétise la situation actuelle de l’artiste.

1980
Publication de La Transavanguardia italiana, qui fonde le mouvement artistique présenté pour la première fois à la Biennale de Venise cette année-là.

1993
Commissaire général de la 45e Biennale de Venise qu’il intitule « I punti cardinali dell’arte » (« Les points cardinaux de l’art »). Succès public et critique.

2021
« A.B.O. THEATRON. L’Arte o la vita », exposition-hommage au critique organisée au Castello di Rivoli-Musée d’art contemporain, Turin, programmée du 7 mai au 7 novembre. 

Thématiques

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°559 du 22 janvier 2021, avec le titre suivant : Achille Bonito Oliva le « pape des critiques »

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