Dimanche 18 février 2018

Profession

Typographe au plomb

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 2 septembre 2008

François Da Ros est l’un des derniers à pratiquer la composition manuelle au plomb. L’atelier est installé dans une rue tranquille de Montreuil (Seine-Saint-Denis).

Au rez-de-chaussée, l’antre de François Da Ros, où sont rangés dans leurs casses les innombrables caractères mobiles, soit plus de 20 tonnes de plomb, incroyable collection acquise au fil des fermetures de fonderies ; à l’étage, l’espace de travail baigné de lumière est occupé par sa compagne, Martine Rassineux, peintre et graveur. Depuis 1998, l’un des derniers typographes au plomb à pratiquer la composition manuelle – la typographie est l’art de l’impression d’un texte par encrage de lettres mobiles en relief – a installé ici sa maison d’édition de bibliophilie, Anakatabase. Un nom étrange, qui rappelle le parcours atypique de l’artisan. Au petit séminaire situé près de Châtillon-sur-Seine, en Bourgogne, où s’est formé le jeune fils d’immigré « italo-austro-hongrois », l’Anakatabase était le nom donné à un escalier métallique permettant d’accéder à la cour de récréation, un nom forgé comme une onomatopée pour les novices en grec classique (de Ana-haut, kata-bas, et basis-base). Il a aussi donné son titre à l’ouvrage le plus personnel édité par François Da Ros, tiré en une soixantaine d’exemplaires. Un « livre sacré de la lettre », qui résume tout le savoir de la typographie en se jouant des conventions. « Un livre très important pour moi et pour le métier », précise son auteur. Tout dans Anakatabase témoigne, en effet, de la manière dont François Da Ros est habité par la lettre.

C’est par goût de la mécanique qu’il devient typographe, en 1957, lorsqu’il entre dans un journal local, Châtillon Presse, à une époque où toutes les pages étaient composées à la main, de nuit. Il se rappelle encore de son premier coup d’éclat : imposer une partie du titre en capitales pour souligner l’événement du jour, la mort du pape Pie XII. Déjà le jeune typographe affirmait son caractère, n’hésitant pas à aller à l’encontre des règles pour mieux servir le texte. Un credo jamais abandonné. Au début des années 1960, François Da Ros poursuit sa formation en travaillant dans de grandes imprimeries parisiennes. Son passage chez Fequet-Baudier, de 1964 à 1978, célèbre éditeur qui travaille alors avec les principaux artistes du XXe siècle, sera décisif. Mais son esprit farouchement indépendant le pousse à partir pour installer son propre atelier, quitte à reprendre une formation de mécanicien, le temps de monter son imprimerie, en achetant des machines partant pour la casse, dont une antique presse à bras qui lui permet encore de travailler dans le silence. Il ouvre en 1983 mais devra subir plusieurs expropriations douloureuses. Dès le début des années 1990, il abandonne la typographie commerciale pour se consacrer à ses travaux personnels. Anakatabase publie des inédits de poésie, souvent illustrés par sa compagne, et des livres d’artistes, tous en tirages limités. Dans son atelier, plusieurs « formes de caractères » témoignent de l’importance du travail de conception. Protégée par un châssis métallique, la composition en lettres de plomb – qui implique une lecture inversée –, fruit d’un calibrage qui joue du trompe-l’œil malgré sa structure architecturée, possède à elle seule des qualités plastiques. François Da Ros dit méditer lorsqu’il compose, au rythme du cliquetis des lettres placées dans le composteur, cherchant à trouver l’accord parfait entre le texte et la lettre. « Je n’aime pas tout bloquer avec une maquette car la lettre souffle aussi des choses, explique l’ancien séminariste. Et comment travailler sur des textes que, parfois, j’aime moins ? La méditation me permet de trouver le chemin pour entrer dedans ». Il est aujourd’hui l’un des derniers à travailler ainsi. La crise du secteur du livre illustré a écarté les typographes de la conception, au profit de l’ordinateur.  L’artisan ne se dit pas hostile à l’informatique, mais constate qu’il ne permet pas de produire un travail d’une même finesse, sortant pour sa démonstration d’incroyables caractères bibliques ciselés dans les moindres détails. « Et avec l’ordinateur, le résultat ne nous appartient pas en totalité ». François Da Ros préfère puiser dans ses lettres en plomb qui, « comme l’homme, ont un pied et un œil ». Et fouiller dans son « castin du diable », le purgatoire des lettres abîmées, qui peuvent parfois sauver une impression, avec un peu d’ingéniosité. Vétéran d’une technique disparue héritée de Gutenberg – même si auparavant les lettres étaient en argile ou en bois –, François Da Ros est aussi résigné. Il n’a pas rencontré la personne idoine pour reprendre son fonds et le dispositif des maîtres d’art, qu’il a intégré en 1998, l’a déçu. La faute, peut-être, à un caractère bien trempé. Son jugement sur les rares formations dispensées n’est pas plus amène. Alors, il caresse un projet : créer une fondation à Châtillon-sur-Seine (Côte-d’Or), à partir de ses collections, de ses machines, ses archives et sa bibliothèque de livres d’artistes. Une manière de tourner la page d’une époque où le livre était un objet précieux.

Formation

La typographie n’est abordée que brièvement dans le cadre des formations de graphiste.

- École nationale supérieure des Arts décoratifs, 31, rue d’Ulm, 75005 Paris, tél. 01 42 34 97 85
- École supérieure Estienne des arts et industries graphiques, 18, boulevard Blanqui, 75013 Paris, tél. 01 55 43 47 47
- DMA Typographisme, durée : 2 ans

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°286 du 5 septembre 2008, avec le titre suivant : Typographe au plomb

Tous les articles dans Campus

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque