Profession

Phototypeur

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 15 décembre 2006

Parmi les nombreuses techniques des arts graphiques, la phototypie risque aujourd’hui de sombrer dans l’oubli, faute de praticiens.

À mi-chemin entre photographie et imprimerie, la phototypie est une technique photomécanique d’impression à plat – et un art, pour certains – aujourd’hui menacée de disparition. Jadis très répandue, et utilisée notamment pour la reproduction de cartes postales, elle n’est plus maîtrisée que par quelques très rares professionnels. René Remer fut l’un de ceux-là. Désormais retraité, il ne peut que déplorer la menace qui pèse sur ce savoir-faire. « C’est un drame, regrette René Remer. Nous avions deux machines exceptionnelles de très grand format dans l’imprimerie ITEM, où j’étais chef d’atelier. » Or l’entreprise a désormais fermé ses portes, tout comme l’atelier phototypie de l’imprimerie Arte, propriété de la famille Mæght. « Pourtant il existe encore une demande de la part des musées, de quelques éditeurs d’art ou encore de collectionneurs privés », poursuit l’artisan qui, étant dépourvu d’atelier, ne peut plus pratiquer, même occasionnellement. Le procédé reste en effet apprécié pour sa grande qualité. « Il s’agit d’une technique fabuleuse, qui permet de restituer avec une grande douceur toutes les valeurs de gris sans aucune trame, confirme Christian Jourdain, directeur de l’Atelier du livre d’art et de l’estampe de l’Imprimerie nationale, où continue de fonctionner le dernier atelier de France de phototypie.
Inventée dans le sillage de la photographie, au milieu du XIXe siècle, la technique est née d’une volonté de lutter contre la fugacité des premières épreuves photographiques. En réponse au concours pour l’invention d’un procédé permanent, un dénommé Poitevin mettait au point en 1854 un procédé à l’encre grasse : la phototypie. L’image étant imprimée, elle est en effet beaucoup plus stable que celle obtenue par les sels métalliques. Les étapes sont toutefois complexes. L’épreuve originale – photographie, dessin… – est photographiée sur un film négatif non tramé, au format final de l’image. Celui-ci permet ensuite d’insoler une dalle de verre recouverte de gélatine photosensible, qui va devenir la matrice imprimable, encrée à la manière d’une pierre lithographique, avant d’être passée sous presse. Si, hormis cette dernière, la phototypie requiert un matériel réduit, la technique implique une grande dextérité, une parfaite rigueur d’exécution ainsi qu’un œil très exercé, lorsqu’il s’agit, par exemple, de rééquilibrer les valeurs sur le négatif. Comme la plupart de ces métiers très spécialisés de l’imprimerie, elle n’est enseignée dans le cadre d’aucune formation, si ce n’est par le biais de l’apprentissage chez un professionnel. Soutenue par la Mission des métiers d’art du ministère de la Culture, l’Imprimerie nationale a pu bénéficier de subventions pour la formation de jeunes phototypeurs, qui tenteront à leur tour de faire perdurer la technique. C’est ainsi que Martin Christian, chromiste lithographe de formation, a pu y faire un apprentissage de dix-huit mois avant de remplacer le conducteur phototypeur parti en retraite. Désormais, il prend à son tour en charge un professionnel, venu de la photographie de laboratoire. « J’avais auparavant beaucoup travaillé sur les techniques traditionnelles de photographie argentique, raconte Martin Christian, et la phototypie permet de lier l’outil de travail à une utilisation contemporaine, car elle offre la possibilité de pratiquer des expérimentations sur les films. » Pour les professionnels, il s’agit en effet de promouvoir les qualités de la phototypie auprès d’une clientèle susceptible de rechercher des reproductions de qualité, éditeurs d’art mais aussi artistes. « La technique peut aussi être utilisée dans le domaine de la création », explique Christian Jourdain, relatant une expérience menée avec un artiste japonais, Hachiro Kanno, dont une estampe a été réalisée en lithographie en y intégrant de la phototypie pour certaines compositions. C’est également dans cette voie que s’est orienté Michel Bertrand, formé à la phototypie par René Remer, mais qui ne peut exercer, faute d’atelier. Issu des Beaux-Arts, le jeune homme a trouvé dans la phototypie l’occasion de renouer avec les débuts de la photographie, « mais du côté de l’impression », dans une démarche presque « archéologique ». « À l’heure de la photographie numérique, il est très pertinent de travailler cette technique, explique Michel Bertrand. Car la phototypie est à l’exact opposé du numérique, avec lequel on ne peut pas se tromper et pour lequel seule la décision de faire une image suffit : elle relève d’une quantité de procédés physico-chimiques, d’une gestion de paramètres hasardeux, d’une succession de prises de décision de la part de l’ouvrier. » Une démarche qui donne tout son esprit à l’œuvre ainsi produite. D’où sa volonté de voir les phototypeurs reconnus comme co-créateurs des tirages. « Contrairement à la lithographie, la phototypie ne peut pas être pratiquée par l’artiste seul », confirme Martin Christian. Plutôt que de défendre une technique qui « n’est plus en adéquation avec des modes de production qui investissent le moins possible dans le hasard », Michel Bertrand milite donc pour que la phototypie soit désormais promue pour son potentiel créatif. Un projet pourrait ainsi être monté avec la famille Maeght afin de relancer l’atelier de l’imprimerie Arte, aujourd’hui en jachère. « La démarche est très proche de celle de la photographie artistique et beaucoup de créateurs s’y intéressent sans savoir où la mettre en œuvre », confirme Martin Christian. À l’heure où le marché de la photographie s’emballe, pourquoi la phototypie n’en tirerait-elle pas enfin profit ?

Formation - Il n’existe aucune formation au métier de phototypeur. À noter - L’Imprimerie nationale a permis la création récente d’un livre d’artiste en phototypie : Caroline Fourgeaud-Laville, Catherine Bolle, Un monde fermé s’ouvrant sur Le monde des doutes, Éditions Traces, Genève, 2005, 24 planches en phototypie, tiré à 30 exemplaires numérotés et signés, 1 600 euros. En vente à la Librairie des Arcades, 8, rue de Castiglione, 75001 Paris.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°249 du 15 décembre 2006, avec le titre suivant : Phototypeur

Tous les articles dans Campus

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque