Histoire de l'art

Éric de Chassey : « L’INHA est devenu la maison commune de l’histoire de l’art »

Par Fabien Simode · L'ŒIL

Le 22 septembre 2021 - 1483 mots

PARIS

Créé en 2001 avec pour mission de développer la recherche et la promotion de l’histoire de l’art, l’INHA fête ses 20 ans. Quel était l’état des lieux de la discipline avant cette date ?

En France, il y a une séparation statutaire entre l’histoire de l’art à l’université et celle dans les musées. En 2001, la création de l’Institut national d’histoire de l’art (INHA) veut donc répondre à cette séparation, en permettant aux historiens de se rencontrer, d’échanger, voire de passer d’un monde à l’autre. Elle veut, également, améliorer la visibilité de la recherche, notamment universitaire, à l’international. L’autre constat que l’on fait alors, c’est l’éclatement des ressources documentaires et archivistiques. À l’époque, les chercheurs des universités Paris I et Paris IV ont en effet accès à la bibliothèque d’art et d’archéologie léguée en 1917 par Jacques Doucet à l’université de Paris. Les conservateurs de musée, eux, ont accès à la Bibliothèque centrale des musées nationaux (BCMN), au Louvre. L’accès aux ressources primaires était donc limité.

Vingt ans après, la situation s’est-elle améliorée ?

Même si l’on peut encore observer des résistances structurelles, l’INHA a rempli ses missions. D’abord, l’INHA fait désormais cohabiter au sein d’une même structure des chercheurs venus des musées et des universités, mais aussi des chercheurs indépendants et du CNRS – nos programmes de recherche associent, par exemple, des établissements placés sous la tutelle de la Culture et d’autres sous celle de l’Enseignement supérieur. Sur ses deux sites, l’INHA est ainsi devenu la maison commune de l’histoire de l’art telle que la souhaitait André Chastel dans un rapport de 1983. Ensuite, l’INHA a construit un double réseau national et international qui permet aux historiens de circuler, tout en renforçant la visibilité de la recherche à l’étranger. Enfin, grâce à la réunion de la BCMN et de la Bibliothèque Doucet, nous avons constitué la plus grande bibliothèque d’histoire de l’art et d’archéologie au monde, largement accessible en ligne.

À ces missions, nous avons par ailleurs ajouté un quatrième volet : la diffusion des connaissances auprès du grand public. L’histoire de l’art est une discipline citoyenne qui peut être utile à nos concitoyens. Pour cela, nous avons mis en place différents outils : le Festival de l’histoire de l’art (créé il y a dix ans) à Fontainebleau, des colloques, des séminaires, L’Art entre les lignes pour promouvoir les livres d’art [cycle de conférences dont L’Œil est partenaire], des podcasts… à destination du grand public, y compris du public scolaire.

L’histoire de l’art a-t-elle vocation à s’adresser au grand public ?

Les scientifiques ont certes découvert l’ARN messager dans les années 1960, mais c’est seulement aujourd’hui que l’on entrevoit ses bienfaits. Il en va de même en histoire de l’art. Comme pour les sciences dures, il faut absolument préserver la liberté de la recherche fondamentale en histoire de l’art. Nous avons, par exemple, lancé un programme de recherche sur les objets de l’Afrique subsaharienne dans les collections publiques françaises, quelques mois avant le discours d’Emmanuel Macron à l’université de Ouagadougou [en novembre 2017], faisant de ce sujet une question de société. Nous vivons dans une société où les images se sont multipliées, mais où l’analphabétisme visuel est malheureusement très fort et très répandu. Donner à chacune et à chacun la capacité de comprendre les images et le patrimoine est devenu essentiel. L’histoire de l’art fournit des éléments pour cela.

La colonisation, le féminisme, la mondialisation… ces questions de société sont aujourd’hui fondamentales en histoire de l’art. Les historiens ont-ils les moyens d’y répondre sans céder aux pressions politiques ou sociales ?

L’histoire de l’art possède, depuis longtemps, des outils pour travailler sur ces fronts multiples. La discipline a l’habitude de mettre en relation des personnes et des objets, et d’analyser des objets singuliers dans un tissu de relations. Ensuite, les historiens de l’art travaillent avec le présupposé que l’on ne peut pas bien comprendre les choses si l’on reste dans un cadre purement national. En littérature, on n’a pas l’habitude de réfléchir à Shakespeare lorsque l’on travaille sur Molière. En histoire de l’art, si !

Par ses moyens comme par sa structure, l’INHA a la possibilité de faire avancer ces sujets, et de se fédérer avec d’autres, comme le service des Musées de France, par exemple. Bien sûr, il faut prendre soin de faire attention à ne pas s’intéresser à ces seuls sujets au détriment des autres. Les questions soulevées par la société sont légitimes, et l’histoire de l’art a tout intérêt à se les poser – l’INHA s’en est d’ailleurs saisi assez tôt. Le problème est quand ces questions deviennent des prismes d’analyse uniques. On voit grandir une tendance appauvrissante qui consiste, par exemple, à ne pas se poser la question du genre telle qu’elle a été posée par Linda Nochlin [historienne de l’art américaine qui a publié en 1971 un article intitulé : « Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grandes artistes femmes ? »] mais à commencer par apporter une réponse : « Les hommes ont empêché les artistes femmes d’être vues. » Or, on sait que cela ne s’est pas toujours passé comme cela. Il y a des biais d’analyse qui valent la peine d’être défaits. Il ne s’agit évidemment pas d’être complètement neutre – la neutralité n’existe pas – mais d’être le plus objectif possible, et de rendre compte d’une situation ancienne en faisant en sorte que les œillères idéologiques soient le plus limitées possible.

Comment expliquer la résistance à faire entrer l’histoire de l’art, et non l’histoire « des arts », dans le cursus scolaire ?

La création de l’INHA a précédé de peu la création de « l’histoire des arts » [en 2008], enseignement obligatoire qui ne s’est jamais vraiment développé. L’INHA y est désormais associé à travers un partenariat signé avec l’Éducation nationale, afin de mettre à disposition des enseignants du primaire (et, bientôt, du collège et du lycée) des outils de formation en histoire des arts visuels.

S’il y a une prise de conscience de la nécessité d’enseigner l’histoire de l’art, la création d’une discipline supplémentaire suscite en revanche de la résistance. En France, où tout passe par des statuts, créer une discipline nécessite de créer des concours, des corps… ce qui s’accommode mal avec une période de réduction de la fonction publique. Mais je pense aussi que l’histoire de l’art – et c’est en partie de sa faute – reste encore trop associée à l’idée d’une discipline destinée à un public de dames et de messieurs des beaux quartiers, et non à l’ensemble des citoyens. C’est évidemment une erreur.

Néanmoins, « histoire de l’art » ou « histoire des arts », c’est un faux sujet : penser la circulation entre les arts est une excellente chose. Reste à avoir maintenant des enseignants dédiés. Je suis volontaire et très patient sur cette question : nous sommes sur la bonne voie.

Quels enjeux l’INHA doit-il aujourd’hui relever ?

D’abord continuer à marteler nos missions et à aller sur les terrains nouveaux de la recherche pour assurer leur transmission. Ensuite, je pense que le modèle états-unien des Humanités s’épuise et qu’il faut donc proposer des modèles alternatifs, en particulier sur le plan européen. L’INHA peut-être l’un des fers de lance de cette histoire européenne de l’art qui apparaît comme un besoin aujourd’hui. Nous avons, par exemple, lancé un programme commun avec 47 instituts de recherches et musées de 47 pays d’Europe afin de rédiger un manuel d’histoire de l’art européen.

Autre enjeu : amplifier les ressources disponibles, en ayant une politique active de constitution de collections d’archives pour les mettre à disposition des chercheurs. L’acquisition d’estampes d’Ellsworth Kelly, de Takesada Matsutani et, bientôt, d’un ensemble important d’estampes de Thomas Schütte va dans ce sens.

Enfin, la spécificité de l’histoire de l’art fait que son enseignement est dilué dans d’autres disciplines : là où nous avions jusqu’à présent des doctorats d’histoire de l’art à l’université, nous voyons de plus en plus ces doctorats se fondre dans des grands départements d’Humanités ou de sciences historiques, ce qui a pour résultat de ne plus les identifier – à l’ENS Lyon, par exemple, le département Arts a été intégré au département Lettres et langues. Cette situation est très préjudiciable. L’INHA a donc un rôle à jouer en matière de visibilité de l’histoire de l’art, de l’histoire du patrimoine et de l’archéologie sur le territoire.

20 ans 

Imaginé dès 1973 par Jacques Thuillier, puis formalisé en 1983 par André Chastel, l’INHA a été créé par décret le 12 juillet 2001.

2 sites 

L’INHA est implanté sur deux sites historiques du 2e arrondissement parisien : la bibliothèque au quadrilatère Richelieu (berceau historique de la BNF), l’administration et les salles de conférences à la Galerie Colbert.

 

« L’institut a pour mission de développer l’activité scientifique et de contribuer à la coopération scientifique internationale dans le domaine de l’histoire de l’art et du patrimoine. Il exerce des activités de recherche, de formation et de diffusion des connaissances. » Décret de création de l’INHA, 12 juillet 2001

Directeur de la Villa Médicis de 2009 à 2015, professeur à l’École normale supérieure de Lyon depuis 2012,
Éric de Chassey
est directeur général de l’Institut national d’histoire de l’art (INHA) depuis 2016. Spécialiste de l’œuvre de Matisse, de l’histoire de l’abstraction et de la peinture américaine au XXe siècle, il est l’auteur de plusieurs ouvrages de référence.

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°747 du 1 octobre 2021, avec le titre suivant : Éric de Chassey : "L’INHA est devenu la maison commune de l’histoire de l’art"

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