Profession

Ecailliste

Le Journal des Arts

Le 4 mars 2005

Les écaillistes sont aussi rares que les tortues Caret dont ils utilisent les carapaces. Nommé maître d’art en 2000, Christian Bonnet est le dernier façonneur français d’écaille.

L’écaille, matière d’origine animale, est utilisée depuis l’Antiquité en incrustation pour décorer meubles et objets. En Europe, l’apogée se situe au XVIIe siècle avec les premières marqueteries Boulle. On utilisait alors pour le placage l’écaille de tortue verte, avant que ne soient mises au jour au XIXe siècle les formidables propriétés de l’écaille de tortue Caret, qui allaient offrir à cette matière de plus nombreux champs d’application.
Depuis deux siècles, c’est donc la tortue à écailles Eretmochelys imbricata, communément appelée « Caret », qui fournit aux écaillistes leur matière première. À taille adulte, l’animal mesure plus d’un mètre et pèse environ 120 kg pour 2 kg d’écailles. « La Caret, qui est l’une des huit races de tortues marines, est la seule à avoir des écailles imbriquées au lieu d’une carapace homogène où sont tracées des formes ressemblant aux écailles, précise Christian Bonnet. Ses treize écailles sont en kératine et sont enchevêtrées les unes dans les autres, un peu à la manière de tuiles sur un toit. » Plus la tortue est âgée, meilleures sont les écailles pour le travail de l’artisan. « Jusqu’au terme de la croissance de l’animal, soit vers 30 ans, les écailles grandissent en taille. Une fois atteinte la maturité, elles s’épaississent de plus en plus et offrent un meilleur matériau. La tortue Caret intéresse l’artisan que je suis quand elle est la plus vieille possible. » L’écailliste n’est donc pas un prédateur du précieux animal. Protégée depuis 1975 par la convention de Washington, qui réglemente strictement le commerce des espèces menacées d’extinction, la Caret est toujours extrêmement mise en péril par la pêche industrielle. Les stocks d’écailles répertoriés et connus des douanes et des services vétérinaires sont les seuls à pouvoir être utilisés par les artisans d’art.
Matière noble, transparente, anallergique et légère, l’écaille de Caret est constituée de kératine, comme les ongles et les cheveux humains. Elle possède une qualité exceptionnelle : l’autogreffe. « On peut ainsi joindre plusieurs morceaux d’écaille sans que jamais n’apparaisse une trace de soudure, explique Christian Bonnet. Rien n’est définitif, lorsqu’un objet d’écaille est cassé ou abîmé, il est toujours réparable. » Et pour cause, lorsque l’artisan joint deux morceaux d’écaille, il ne les colle pas, mais les « fond » l’un dans l’autre. Les morceaux bouillent dans l’eau salée durant plusieurs heures et sont dégraissés avant d’être placés sous une presse. La conjonction de chaleur, d’humidité et d’une forte pression réunit les conditions d’une autogreffe naturelle, durant laquelle les deux morceaux se mélangent pour ne former qu’une seule pièce ,qui doit alors longuement sécher avant d’être travaillée.

Luxe de la préciosité
Les possibilités chromatiques offertes par l’écaille sont assez nombreuses, allant du noir complet au jaune le plus clair, en passant par toutes les couleurs de flammes possibles. C’est souvent vers une teinte très chaude et très jaspée que se tournent les amateurs du noble matériau. Pour pouvoir répondre à tous les désirs, Christian Bonnet constitue des blocs dans lesquels il façonne ses objets : des extraits d’une même teinte sont prélevés sur plusieurs écailles et sont greffés pour former un « copeau ». En cette tâche consistait autrefois le métier disparu de tabletier, auquel les écaillistes achetaient des copeaux déjà constitués. On compte aujourd’hui sur les doigts d’une main les gens capables en France de réaliser une plaque d’écaille. À l’aide de scies, de rabots, de grattoirs et de limes, l’artisan élabore enfin l’objet précieux qui lui a été commandé.
La lunetterie prime dans l’activité professionnelle de Christian Bonnet qui consacre environ 60 % de son temps à la création de lunettes sur mesure dont les qualités de matières et de formes sont telles qu’elles ne redoutent pas les modes. Il restaure également des objets et pièces anciennes – boîtes, plateaux, bijoux et autres parures – et crée régulièrement des pièces spéciales : luminaires et encadrements commandés par un décorateur ou articles de bureau à l’usage d’un riche banquier. Son fils Franck, dont l’atelier est installé à Paris, a récemment travaillé avec Jean-Paul Gaultier. Il reste toujours une place pour le véritable luxe, celui de la préciosité et non de l’ostentation.

Il n’existe pas de cursus formant au travail de l’écaille. La seule manière de devenir écailliste est d’entrer en apprentissage auprès d’un maître artisan.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°210 du 4 mars 2005, avec le titre suivant : Ecailliste

Tous les articles dans Campus

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque