Mercredi 12 décembre 2018

Profession

Crieur

Chargé de seconder le commissaire-priseur lors d’une vente, le crieur reste une exception parisienne

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 16 septembre 2009 - 828 mots

Paris, IXe arrondissement. Hôtel Drouot. 14h. Journée ordinaire de vente aux enchères publique. La foule se presse en rangs serrés dans l’une des seize salles exiguës de l’un des hôtels de ventes les plus connus au monde. Entrée en scène des acteurs. Au marteau, le commissaire-priseur encadré de ses collaborateurs. Dans la salle, les commissionnaires, veste noire col à liseré rouge, sont prêts à présenter et remballer les lots. Un homme, le crieur, annonce alors le début de la vente : « Les paiements s’effectuent au comptant », déclare-t-il.

La vente des lots s’enchaîne, au rythme d’un objet toutes les quarante secondes. En quatre heures, ce seront ainsi plus de quatre cents objets qui seront vendus ou ravalés. Pour le crieur, une solide gymnastique intellectuelle lui permettra de relever une à une toutes les enchères, ce qui implique souvent de suivre trois adjudications en même temps. Son rôle : circuler pendant la vente parmi le public et, comme son nom l’indique, annoncer les enchères portées puis remettre les bulletins permettant l’encaissement et le retrait des lots. Peu connu du public non-spécialiste, le crieur, qui exerce « un métier à part, plein de secrets » selon un professionnel, joue pourtant un rôle clé lors des ventes à Drouot. « Nous sommes un relais entre la salle et le commissaire-priseur », explique Stéphane Bonoron, entré depuis 1993 dans le cercle très fermé de ces professionnels. « Un trait d’union entre les commissaires-priseurs et le monde de Drouot », souligne Jean-Pierre Raymond, président de la Société des crieurs de Drouot. Discrets sur leur activité, les crieurs sont recrutés par cooptation, « comme tout ce qui se passe à Drouot, qui est une grande famille », précise Jean-Pierre Raymond. Au nombre de seize, ils se transmettent le métier le plus souvent de père en fils, comme les commissionnaires, même si quelques exceptions existent. Le statut des crieurs est aussi à part. Employés par plusieurs commissaires-priseurs, ils sont vacataires, l’activité étant calquée sur le calendrier des ventes. « C’est un métier où nous restons indépendants, tout en étant liés à des études », détaille Tony Michel, ancien banquier devenu crieur. « En général, nous travaillons par affinité avec les commissaires-priseurs, poursuit Stéphane Bonoron. Il peut y avoir une certaine connivence pour établir un vrai jeu de rôle ». « Un bon binôme commissaire-priseur/crieur peut influer de 5 à 10 % sur le produit d’une vente classique », ajoute Jean-Pierre Raymond qui cite le duo que formait Me Guy Loudmer et son crieur Robert Huguet.

Homme de réseau
La rémunération des crieurs est variable – souvent confortable –, soit au forfait, notamment lors des ventes judiciaires, soit au pourcentage sur la vente. L’intérêt réside donc dans le bon déroulement de la vente. D’autant que les crieurs sont habilités à prendre des ordres pour le compte de clients, qui souhaitent rester anonymes. Et certains marchands ont leurs accointances avec tel ou tel. Si la vente est concluante, le crieur perçoit alors un pourcentage sur les frais. Homme de réseau, son carnet d’adresses est apprécié des maisons de ventes. Pourtant, s’il apparaît comme une pièce maîtresse de l’organisation de l’hôtel Drouot, il est bien une exception parisienne. « En province, tout le monde se connaît et le recours au crieur est rarement utile », note Stéphane Bonoron. « Le rythme des ventes à Paris est beaucoup plus rapide », rappelle Jean-Pierre Raymond. À l’étranger, les ventes se déroulent autrement, les clients étant préenregistrés pour obtenir un petit panneau portant un numéro, le paddle, qui permet de porter les enchères. Un système importé en France par les maisons de ventes anglo-saxonnes, notamment pour des ventes de prestige, mais impensable à Drouot. « Les Anglais sont très disciplinés, ce qui n’est pas le cas des Français. Nombreux sont les clients qui refusent de se préenregistrer », observe Stéphane Bonoron. Le système serait donc incompatible avec la spécificité de Drouot, celle d’être à la fois une auberge espagnole et une caverne d’Ali Baba, où chacun entre et sort à sa guise et peut enchérir à tout moment. Alors qu’on prédisait leur disparition, les crieurs restent donc confiants sur leur avenir. Même les maisons de ventes qui ont quitté Drouot continuent à faire appel à leurs services. « Si on pouvait se passer des crieurs, on le ferait. Mais la clientèle française en a besoin, elle aime avoir à faire à nous », constate Stéphane Bonoron. Ce dernier, qui se dit presque « drogué » aux ventes, passe en effet le plus clair de son temps à Drouot. Ce qui est impossible pour un commissaire-priseur, retenu par la pluralité des tâches de son étude. « Nous apportons un plus à une étude, précise Tony Michel. Si inquiétude il y a, ce n’est pas tant sur le métier mais plutôt sur la raréfaction des objets. Car ce sont les objets qui nous font vivre. »

Formation
Il n’existe aucune formation spécifique.
Les crieurs sont en nombre restreint et recrutés par cooptation.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°309 du 18 septembre 2009, avec le titre suivant : Crieur

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