Mercredi 14 novembre 2018

Xavier Zimmermann, histoires d’écran

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 1 mai 2003 - 942 mots

Le regard sur le monde que pose Xavier Zimmermann relève d’un rapport d’altérité
qui sanctionne son envie de rendre compte d’une présence. Les façades et les écrans
sur lesquels il bute en révèlent la part cachée.

« Les maisons que je photographie sont communes. Ce sont des pavillons de banlieue, à l’écart de la ville. Elles sont occupées par toutes sortes de gens appartenant à des classes sociales très diverses. Mon intention n’est nullement d’en dresser une quelconque typologie : il s’agit simplement d’en photographier la façade compte tenu de ce critère d’extrême banalité... » Recueillies il y a bientôt dix ans, ces paroles de Xavier Zimmermann renvoient à tout un lot d’images que l’artiste a réalisées à cette époque, effectuant la nuit repérages et prises de vues dans des temps simultanés. Opérant un anonymat total, muni d’un matériel réduit au strict minimum – une chambre, un pied, un flash –,
Zimmermann s’était imposé pour règle de ne prendre qu’une seule photographie chaque fois, au risque de la rater. La quinzaine d’images ainsi prises ne constitue aucune espèce de série.
Chacune est intitulée Façade(s), datée de 1994, et ne porte pas de référence. Saisies tour à tour sur un mode quasi brutal et furtif, ces images s’offrent à voir dans leur individualité révélant chacune quelque chose de propre à leur propriétaire. Retenues tant pour leurs qualités purement plastiques que pour leur valeur archétypale, les façades de Zimmermann sont emblématiques de l’intérêt que porte l’artiste à l’architecture, à l’idée de surface et à la notion d’écran.
Le social et l’humain sont au centre des préoccupations esthétiques du photographe même si sa façon d’aborder les problématiques et d’analyser les relations au travers de motifs très variés n’avoue pas toujours d’emblée ses intentions. Non qu’il lui plaise de cultiver l’ambiguïté mais  Xavier Zimmermann a le goût des choses subtiles et son travail relève d’un rapport au réel qui n’est jamais exactement celui dont on pense faire l’expérience. « Mes images, dit-il, sont très souvent des lieux de théâtre caché. C’est ce que j’appelle le spectacle du monde. » Un spectacle dont l’œuvre photographique de Zimmermann considérée dans son extension, tant spatiale que temporelle, témoigne de manière volontiers éblouie en ce sens que chacune de ses images nous surprend par ce qu’elle révèle d’une évidence et fait éclater une banalité. En fait, l’art de Zimmermann tient à ce qu’il nous en met « plein la vue » – comme le dit la langue commune – non pour nous aveugler mais au contraire pour dessiller nos yeux. Pour nous inviter à les ouvrir au spectacle d’un monde dont les structures d’organisation sont régies par l’espace, la lumière et la circulation de l’une dans l’autre. Très tôt, Zimmermann n’a pas caché non plus son intérêt pour tout ce qui sépare, cloisonne, pour tout ce qui distingue l’intérieur de l’extérieur, le contenu du contenant, pour tout ce qui joue sur l’opacité, la transparence, la façon de révéler le réel. Si la série des Façade(s) est explicite d’un tel propos, celle des paysages enneigés réalisée au Canada en 1997, intitulée Les Rives du Saint-Laurent, ne l’est pas moins quoique sur un mode plus retenu. Par-delà la beauté immaculée de ces images dans lesquelles le regard se perd avec délectation, l’idée d’écran y est rendue par l’accentuation que met l’artiste sur le manteau de neige, cachant ainsi la vraie nature de ces paysages.
Zimmermann est coutumier de ce genre de situations induites où, l’air de rien, il nous renvoie à une expérience proprement inversée de l’espace. C’est que le regard qu’il porte sur le monde refuse de se laisser piéger, voire emprisonner, par la surface des choses. Rien ne l’intéresse plus dans son travail que de mettre en lumière – au sens premier de l’expression – sinon leur dessous, du moins leur envers ou leur dedans. Bien loin de s’inscrire à l’ordre d’une photographie objective, analytique et sérielle, telle qu’elle a pu se multiplier à la suite d’une école allemande portée par l’exemple des Becher, et contrairement à ce que l’on pourrait croire à première vue, la démarche de Xavier Zimmermann est fondamentalement requise par un rapport affecté au réel.
Qu’il soit empreint d’une charge proprement spirituelle, comme en témoigne son Portail royal, cathédrale de Chartres (1999), révélé dans tout son éclat intérieur, qu’il soit curieux de la foule de ces différentes Assemblées (1996-1998) que modèle l’espace qui les rassemble ou qu’il soit capté en Syrie par le théâtre vivant et coloré des marchés, le regard de l’artiste n’est jamais distancié. Il s’implique au contraire puissamment dans le sujet – sans pour autant céder à une quelconque identification – jusqu’au point d’opérer une parfaite collusion entre motif et motivation. Les vues d’intérieurs d’échoppes et de souks bédouins aux tissus soyeux et colorés, tantôt pliés en rangs serrés sur des étagères, tantôt tendus sur des châssis de fortune que Xavier Zimmermann a rapportées de son séjour au Proche-Orient sont proprement métaphoriques de ses préoccupations. Dix ans après les Façade(s) noir et blanc de ses débuts, elles instrumentalisent la problématique de l’écran à l’ordre d’un jeu du vu et du caché en dévoilant partiellement ce qu’il en est de l’espace social et en mettant en exergue l’écart fondamental qui existe entre apparence et réalité. Elles révèlent par ailleurs l’irrésistible tentation du photographe à ne jamais vouloir livrer une image idéale ou réussie de celle-ci mais une vision éprouvée dans le vécu d’une émotion.

CLERMONT-FERRAND, Fonds régional d’art contemporain, écuries de Chazerat, 4 rue de l’Oratoire, tél. 04 73 41 27 68, 7 mars-19 avril ; THIERS, centre d’art contemporain le Creux de l’Enfer, vallée des Usines, tél. 04 73 80 26 56, 23

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°547 du 1 mai 2003, avec le titre suivant : Xavier Zimmermann, histoires d’écran

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