Visions d’un siècle finissant

Par Alain Cueff · Le Journal des Arts

Le 3 septembre 2008

Le siècle finissant réclame impérieusement son histoire. Trois ouvrages se risquent à le satisfaire selon des approches et avec des objectifs très différents. Le XXe dans le monde, en France ou selon le prisme contestable du chef-d’œuvre, ils témoignent aussi des enjeux du présent immédiat.

Si le compte à rebours du millénaire a déjà commencé, on n’en a sans doute pas terminé avec la perplexité que la modernité et ses avatars ont suscitée, ni avec les clichés qui, en rangs serrés, protègent de cette même perplexité. Inlassablement, il faut reparcourir depuis les origines le destin d’un art controversé, peut-être trop rapidement cadré par l’institution muséale avec laquelle il s’était pourtant déclaré en conflit. Jusqu’à un certain point, pourtant, il peut sembler que l’histoire, jusque dans ses polémiques les plus vives et ses paradoxes irréductibles, soit déjà écrite et qu’il s’agisse de s’y conformer sans protester : c’est à peu près le sentiment que donne le livre de Gérard Durozoi, qui reproduit une sorte de musée idéal où se côtoient la Sainte Victoire et les Demoiselles d’Avignon, Arp et Mondrian, Giacometti  et Dubuffet, Dan Flavin et Joseph Kosuth. Les commentaires de chaque planche entérinent une approche normalisée, sans que jamais la notion de chef-d’œuvre, qui constitue l’ossature du livre, ne soit discutée.

Limites de l’histoire
Pourtant, si l’art moderne a violemment remis en cause une idée et a su la relativiser au point de la rendre inopérante, c’est bien celle-là. D’où une gêne croissante dans ce parcours chronologique sans aucune surprise, qui renonce si bien à toute discrimination et à tout questionnement qu’il transforme l’histoire en morne plaine. Le livre obtient les effets inverses de ceux auxquels il prétendait, et la visibilité des œuvres n’est plus qu’une affaire de clichés. Par son ambition systématique et ses dimensions monumentales, l’ouvrage co-signé par Karl Ruhrberg, Manfred Schneckenburger, Christiane Fricke, Klaus Honnef et Ingo Walter a le facile mérite de la profusion. Il semble que rien ne manque dans ce vaste catalogue, qui traite séparément peinture, sculpture et nouveaux médias, et qui prend très classiquement son départ avec l’Impressionnisme, mais consacre aussi certains chapitres à des artistes parfois marginalisés, comme Ferdinand Hodler ou James Ensor. Alternant monographies d’artistes et analyses globales de mouvements, les grands moments de l’histoire sont scandés sur un rythme soutenu. La mise en page des innombrables illustrations est une performance en soi.

L’histoire mondiale semble suivre inexorablement son cours même si, de loin en loin, les auteurs réparent quelques oublis, corrigent quelques perspectives, augmentent le panorama de petits maîtres, favorisent des rapprochements inhabituels en prenant quelques libertés avec la chronologie. Mais ce ne sont jamais de véritables partis pris qui engageraient une réflexion nouvelle. Le risque encouru est alors celui d’un nivellement libéral que le souci informatif justifie en creux. Il faut prendre une pareille entreprise pour ce qu’elle est : un aperçu général, utile même s’il est privé d’indications bibliographiques, où le détail et la nuance ne trouvent pas facilement leur place, où le concept d’histoire trouve vite ses limites.

Philippe Dagen, dont le propos, à la suite des ouvrages de Chastel, s’en tient à l’art français, a d’emblée choisi d’accuser non seulement les limites de l’histoire mais aussi celles de l’idée d’art. “Aussi a-t-on décidé, écrit-il, d’examiner sans classification, sans hiérarchie, les objets et les activités qui, au cours du siècle, se sont réclamés de l’art, que ce soit pour le faire prospérer ou le nier”. L’option est claire, engage à la prudence dans l’expression des attendus comme dans les conclusions, mais ne résout toujours pas le dilemme de l’historien. L’histoire ne peut être critique : elle doit alors se contenter de louvoyer entre les contrastes trop forts et les contradictions troublantes et, quand elle se confond avec l’actualité, elle doit impérativement laisser une chance à chacun (il ne manque pas un artiste dans cet ouvrage) et suspendre tout jugement. Le XXe siècle a encore de très longues années d’études devant lui.

- Collectif, L’art au XXe siècle, éditions Taschen, 2 volumes, 400 et 440 p., 475 F. ISBN 3-8228-8355-7. - Philippe Dagen, L’art français, le XXe siècle, éditions Flammarion, 432 p., 495 F. ISBN 2-08-010192-7. - Gérard Durozoi, Regarder l’art du XXe siècle, 100 chefs-d’œuvre, éditions Hazan, 216 p., 240 F. ISBN 2-85025-643-9.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°72 du 4 décembre 1998, avec le titre suivant : Visions d’un siècle finissant

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