Samedi 15 décembre 2018

Vers la disparition de la matière

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 19 décembre 2003 - 1033 mots

Comment l’individu se comportera-t-il dans l’univers domestique du futur ? Les entreprises orientent leurs recherches vers l’immatériel et la multiplication des services pour un même produit.

L'air de rien, le design est omniprésent dans notre quotidien, comme on peut le constater, actuellement, à la Cité des sciences et de l’industrie, à Paris, dans une exposition mise en scène par l’Agence pour la promotion de la création industrielle (1). La scénographie, peu attirante – un comble pour une présentation de design ! –, réunit pêle-mêle quelque 170 objets : un siège de stade relevable, une poêle, un chariot élévateur, une cuillère à glace, des palmes, une clé à molette… Pour le meilleur et, parfois, le pire, comme ce fauteuil de relaxation inclinable sans télécommande (Chaillard Innovation/Technisièges, septembre 2003, 2 595 euros) ou ce « totem à informations » (Jean-Claude Decaux, mai 2003, 16 800 euros). L’étiquette « design » a décidément bon dos. Le paradoxe est que, en parallèle à ces traditionnelles réflexions sur la matière, ici présentées, se développent aujourd’hui moult recherches passionnantes sur la « non-matière » (lire l’encadré).

« Un mur de froid »
Cette année, le groupe Electrolux a ainsi lancé, avec quatre écoles de design européennes (2), un concours sur l’électroménager du futur autour de trois thèmes : « La cuisson », « Le froid », « Le lavage du linge et de la vaisselle ». Dévoilés en octobre, à Budapest, certains projets lauréats sont d’ailleurs susceptibles d’être commercialisés à l’horizon 2010. Responsable du suivi du projet pour le compte de l’École nationale supérieure de création industrielle, à Paris, le designer Bernard Moïse raconte : « Les étudiants n’ont pas réfléchi en terme de produits mais d’univers domestiques. Comment l’individu se comportera-t-il face à ses tâches ? Quelle gestuelle nouvelle va-t-il adopter ? » Catia Sul et Nicolas de Benoist ont, eux, imaginé « Evolux », une gamme d’appareils électroménagers que l’on adapte en fonction de ses besoins, en louant divers éléments modulables. Le réfrigérateur est un « mur de froid » sur lequel viennent se brancher des modules de tailles différentes, alors que le lave-linge est constitué de plusieurs compartiments qui se connectent à une base centrale.
Chez Décathlon, la réflexion n’est pas si éloignée, en particulier au cours de ces ateliers intensifs baptisés « Imaginew » pendant lesquels un commando de designers se retrouve en vase clos, l’espace d’une semaine, afin de cogiter sur un thème précis : « Nous ne travaillons plus, alors, sur des concepts de produits mais sur des scénarii d’utilisation, explique Philippe Picaud, directeur du design, avec comme problématique majeure une meilleure intégration du matériel [destiné à la pratique du sport] dans l’habitat, dans les transports en commun, ou encore, au bureau. » Les deux premiers « Imaginew » – l’an passé, sur le thème du « Fitness », cette année sur celui de la « Randonnée » – ont donné lieu respectivement à 40 et 60 nouveaux concepts. De l’atelier « Fitness », par exemple, est issu le projet de « Guided Mirror », miroir mural muni d’un dispositif électronique qui projette, sur la surface réfléchissante, la silhouette d’un entraîneur virtuel. Il suffit alors de faire coïncider sa propre image à celle de ce clone numérique et de suivre ses mouvements. Le prochain « Imaginew », sur le thème de l’« Eau », devrait avoir lieu au moment de l’installation de l’équipe de design de la marque Tribord [articles liés aux activités de la mer, chez Décathlon, NDLR] à Hendaye, en septembre 2004.
Chez Thomson itou, le produit en chair et en os ne semble plus être l’objectif majeur : « Dans les années 1994-1997, se souvient Elsa Frances, responsable du design stratégique, le rêve, c’était l’écran [de télévision] plat. Aujourd’hui, nous l’avons. Notre prochain but est de réduire encore cette matière, voire, peut-être, de ne plus en avoir du tout. Notre travail s’oriente donc vers la quête de nouveaux services, de nouvelles façons de stocker l’information ou de multiplier la mémoire. » En clair, Thomson se dirige allégrement vers des recherches plus immatérielles et, à ce jour, confidentielles. Hormis le projet « Oz », dévoilé en août dernier à l’IFA, à Berlin – plus grand salon européen de produits audiovisuels –, avant une présentation fin novembre à Paris. Il s’agit d’un dispositif numérique sophistiqué qui permet de « ranger » sa discothèque personnelle, non par interprète ou par année, mais en fonction d’ambiances musicales. On ne choisit plus alors un titre seul, mais toute une suite de morceaux d’une même « couleur musicale ». S’il aboutit, le système « Oz » ne sera néanmoins pas sur le marché avant deux ans.
Bref, le mot d’ordre semble bien être aujourd’hui d’associer davantage de services à un même produit. Peut-être ce dernier ne sera bientôt plus qu’un service. La matière aura alors définitivement disparu.

(1) Exposition « L’Observeur du design 2004 », jusqu’au 8 février 2004. Rens. à l’APCI : 01 43 45 04 50 ou site Internet : www.apci.asso.fr/observeur.
(2) Le Politecnico de Milan, l’Université hongroise d’artisanat et de design de Budapest, l’Académie nationale d’arts plastiques de Stuttgart et l’École nationale supérieure de création industrielle, à Paris.

Le futur sera-t-il interactif ?

On a déjà du mal, en France, à définir précisément le mot « design », alors quid du « design interactif » ? L’interactivité, aujourd’hui, c’est ce nouveau dialogue que l’homme instaure avec son ordinateur. Aussi l’exposition « Design interactif, expériences du sensible » propose-t-elle deux types de « conversation » : soit avec des installations en trois dimensions, soit en tête à tête avec un écran. D’un côté donc, des objets que le visiteur peut – et doit – manipuler, tel The Illuminated Manuscript, de David Small, livre numérique où les textes défilent littéralement au bout des doigts. De l’autre, une vaste sélection de sites de création numérique, d’où émergent quelques pages Internet bien faites de société (isseymiyake.com, habitat.net...), des champions du looping informatique (insertsilence.com, potatoland.org...) et une joyeuse ménagerie peuplée de chevaux-squelettes, de pingouins sauteurs et autres girafes volantes (lecielestbleu.com). Ch. S. - « Design interactif, expériences du sensible », jusqu’au 6 janvier 2004. Centre Pompidou, place Georges-Pompidou, 75004 Paris, tél. 01 44 78 12 33, www.centrepompidou.fr, tlj sauf mardi, 11h-21h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°183 du 19 décembre 2003, avec le titre suivant : Vers la disparition de la matière

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