Vendredi 14 décembre 2018

Vent mauvais pour les petits navires lyonnais

Plusieurs lieux pour l’art contemporain menacés

Le Journal des Arts

Le 1 décembre 1995 - 681 mots

La mairie de Saint-Priest ne souhaite pas renouveler la convention qui la lie à l’État pour le financement de son centre d’art. À Genas, la programmation pour 1996 est suspendue. À Villeurbanne, l’élu s’ingère dans les achats de l’artothèque, tandis que celui de Villefranche veut des expositions \"plus faciles\". Les petits centres d’art autour de Lyon sont, neuf mois après les municipales, tous en difficulté.

SAINT-PRIEST (DE NOTRE CORRESPONDANT) - Malgré quatre ou cinq expositions par an, un travail pédagogique avec les scolaires reconnu par les enseignants, et une collection d’œuvres augmentée de dépôts du Fnac et du Frac Rhône-Alpes, le Centre d’art contemporain de Saint-Priest va être absorbé par le service culturel et ne proposera plus que quelques animations autour de la collection. Cette décision parachève un lent mouvement de désengagement de la mairie, qui a tout d’abord supprimé les crédits d’acquisition en 1992, puis diminué sa subvention de fonctionnement.

Cette attitude est difficile à interpréter puisqu’il n’y a pas de problèmes de gestion, et que "la qualité du travail artistique et pédagogique n’est pas remise en cause", affirme Frank Luminier, administrateur du Centre, dont le contrat n’a pas été renouvelé fin septembre. Jean-Marie Biehl, à la fois directeur des Affaires culturelles et directeur du Centre culturel Théo Argence, se réfugie derrière "une baisse générale des subventions" pour justifier la position de la mairie. "La mairie est très traumatisée par les problèmes de banlieue et d’intégration. Ces questions sont devenues prioritaires, et la culture en fait les frais", ajoute-t-il.

Les ambiguïtés de la Drac
La Direction régionale des affaires culturelles (Drac), quant à elle, demeure curieusement passive : "Nous ne pouvons pas avoir une attitude autoritaire. Si une ville se désengage, nous n’avons rien à lui imposer". Une position qui n’a cependant – et fort heureusement – pas été de mise quand Villeurbanne a souhaité se retirer du Nouveau Musée. Deux poids, deux mesures donc, l’État finançant les grosses institutions sans s’inquiéter davantage du rôle joué par les petites structures.

Jean-Claude Guillaumon, qui dirige la Maison des expositions de Genas, connaît lui aussi de graves difficultés : "On m’a demandé de suspendre ma programmation pour 1996", se désole-t-il. La Drac, qui aidait Genas, s’est progressivement retirée : "Je suis absolument effaré par cette attitude. Nous serons bientôt réduits à ne faire que de l’importation si nous ne permettons pas aux jeunes artistes de se lancer dans des conditions profes­sion­nelles", maugrée Jean-Claude Guillaumon.

L’argument financier est également invoqué à Genas. Pourtant, cette ville de 12 000 habitants a vu sa population quadrupler en dix ans, et est considérée comme une banlieue chic de la couronne lyonnaise. Si l’on peut comprendre que le soutien à des artistes peu connus paraisse bien lourd pour de petites villes, la pédagogie menée par ces centres ne semble pas davantage émouvoir les élus. Genas ne subventionne plus les cars scolaires, empêchant tous les enfants de voir les expositions encadrés par un animateur qui va, lui, perdre son poste.

Ingérence des élus
Une activité qui se trouve, elle aussi, compromise à Villefranche, où l’adjoint à la Culture Bernard Perrut souhaite par ailleurs "redéfinir la ligne artistique. Il faut ouvrir davantage, faire des expositions grand public". Car, et le fait est nouveau, les élus semblent aujourd’hui décidés à intervenir directement dans la programmation artistique. "Moi j’ai trois critères pour définir la qualité d’une œuvre : la maîtrise technique, la créativité et l’esthétique", explique sans ambages Charles Gourdin, nouvel adjoint à la Culture de Villeurbanne. Des certitudes qui l’ont conduit à orienter différemment les acquisitions de l’artothèque, dont il souhaite d’ailleurs revoir la programmation.

Cette remise en question générale, qui ne s’embarrasse pas des compétences des divers acteurs en place, est inquiétante pour la création contemporaine, mais aussi pour sa diffusion. On peut également se demander si le discours qu’opposent les responsables sur le terrain aux hommes politiques ne doit pas être renouvelé. Il apparaît urgent de sortir d’une langue de bois culturelle, qui invoque "le soutien à la création", pour démontrer clairement aux élus quel profit ils peuvent retirer d’une véritable "éducation du regard" dispensée aux écoliers de leurs communes.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°20 du 1 décembre 1995, avec le titre suivant : Vent mauvais pour les petits navires lyonnais

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