Mercredi 19 décembre 2018

Institut de France

Une « Vieille Dame » bien dotée

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 18 mars 2005 - 1171 mots

Propriétaire d’un inestimable ensemble de biens patrimoniaux, l’Institut de France peine à en assumer l’entretien. Il vient de se tourner vers l’Aga Khan.

 CHANTILLY - Un gros coup. C’est sans conteste ce qu’a réussi l’Institut de France en obtenant l’engagement financier exceptionnel de Son Altesse le prince Karim Aga Khan IV en faveur du château de Chantilly, propriété de l’Institut depuis 1884 par legs du duc d’Aumale. En dix ans, le chef de la communauté ismaélienne – une branche de l’islam chiite – versera la coquette somme de 40 millions d’euros dans un pot commun de 70 millions complété par l’État et les collectivités locales, dans le but de relancer le domaine de Chantilly et son prestigieux Musée Condé, tombés lentement en déshérence.
Si l’accord a été officialisé le 30 juin 2004, ce mariage entre l’Aga Khan et Chantilly aura requis de patientes négociations. Installé de longue date à proximité, dans sa propriété familiale d’Aiglemont, cet homme discret était jusque-là resté à l’écart des affaires publiques. Mais en 1993, alors que l’hippodrome, propriété du domaine de Chantilly (avec le musée, les écuries, le parc, le bois et plusieurs villas) est menacé de fermeture, cet amateur de chevaux sort de sa réserve et s’engage financièrement auprès des collectivités. Ses consultants attirent toutefois son attention sur la nécessité de prendre en considération l’intégralité du domaine, que l’Institut de France ne parvient plus à entretenir malgré les subventions de l’Etat et le soutien de quelques mécènes. Un rapport viendra faire état de la nécessité d’injecter 150 millions d’euros pour sa restauration, alors que le déficit d’exploitation annuel dépasse le million d’euros. Si les travaux de l’hippodrome servent de banc d’essai, « le temps de s’adapter aux réalités administratives françaises », indique Hubert Monzat, ancien sous-préfet de Senlis (Oise) « débauché » en 1999 par Son Altesse, l’Aga Khan tarde toutefois à aller plus loin. Et l’Institut s’impatiente. Fin 2002, le collège des conservateurs lance un cri d’alarme et somme le mécène de faire état de ses intentions. Ce dernier aligne sur le champ un million d’euros. L’assouplissement du régime des fondations, en 2003, achève de le convaincre et un accord de principe est signé en juin 2004. Les statuts de la fondation, prévue pour exister vingt ans, sont toujours en cours d’examen au Conseil d’État.
Cette « Fondation pour la sauvegarde et le développement du domaine de Chantilly », largement financée par l’Aga Khan, ne sera toutefois pas un simple pourvoyeur de fonds. Outre le financement des restaurations, elle aura aussi pour vocation « de mettre en place une nouvelle administration et de développer une politique d’animation et de promotion ». Elle assumera donc la gestion du château et de son parc, Musée Condé compris, et de leurs personnels, qui conserveront toutefois leur statut de droit public tout en faisant  l’objet « d’attentes réciproques ». Les investissements devront être rentabilisés, notamment grâce à la promotion d’un musée encore trop largement méconnu (270 000 visiteurs en 2004), dont Hubert Monzat espère doubler la fréquentation, ce en allouant par exemple des espaces supplémentaires à l’organisation d’événements ou d’expositions temporaires. Il lorgne ainsi sur les Grandes Écuries, louées depuis 1982 à Yves Bienaimé, fondateur du Musée vivant du cheval – qui attire à lui seul 170 000 visiteurs par an – et titulaire d’un bail jusqu’en 2016. 
Ce nouveau mode de gestion indique-t-il que la vénérable institution céderait aux sirènes de la privatisation, comme le dénonce la CGT Culture ? Sûrement, mais elle le fait déjà depuis plus de dix ans ! En 1991, Culture Espaces, la toute nouvelle filiale de Suez, créée par Bruno Monnier, emportait l’appel d’offre pour la gestion de la villa Ephrussi de Rothschild, une étonnante folie bâtie en surplomb de la rade de Villefranche-sur-Mer (Alpes-Maritimes). Cette délégation de service public permet depuis à Culture Espaces d’encaisser toutes les recettes du site contre le paiement d’une redevance annuelle et de toutes les charges, personnels compris. Depuis cette date, Culture Espaces a fait tomber dans son escarcelle d’autres biens de l’Institut : la villa Kérylos, autre folie néogrecque de la Côte d’Azur, mais surtout le Musée Jacquemart-André, à Paris, deuxième fleuron muséal légué en 1912. Désormais ouvert 365 jours par an, le musée a connu une explosion de sa fréquentation, passant de 20 000 visiteurs annuels au chiffre record de 250 000 entrées en 2003. Cette gestion performante s’est faite au prix d’une forte augmentation des droits d’entrée mais aussi, aux dires de nombreux conservateurs, au détriment des collections.

« Les châteaux, des charges »
Cultures Espaces ne semble d’ailleurs pas faire l’unanimité parmi les académiciens. Si leur chancelier, Pierre Messmer, préfère botter en touche, arguant que « les conventions avec Culture Espaces ont toujours été votées à l’unanimité par la commission administrative » (elle n’est composée que de 15 membres !), d’autres se montrent plus ouvertement hostiles, tel Alain Decaux, membre de la commission de Chantilly. Une délégation de gestion au profit de Culture Espaces aurait ainsi été envisagée pour le Musée Condé, puis brandie tel un épouvantail auprès des opérateurs, afin d’accélérer la prise de décision. Entre l’Aga Khan et cette société, il était donc de bon ton de choisir Son Altesse, homme de culture, et d’initier un nouveau mode de gestion par le biais du mécénat. « Mais aucune entreprise privée n’aurait pu apporter autant d’argent ! », rétorque le chancelier, soucieux de taire la polémique.
Et qu’importe si la direction des Musées de France s’inquiète de la gestion de certains musées de l’Institut, dont l’autorité lui échappe. Jaloux de l’autonomie de ces établissements, le chancelier préfère gérer « en bon père de famille » ce patrimoine inestimable, qui continue de s’accroître mais sous une autre forme, l’Institut refusant les legs de châteaux, « qui reviennent à accepter des charges ». Les dons se font donc en valeurs immobilières (de rapport) mais surtout mobilières. Ruiné après la Seconde Guerre mondiale par ses obligations d’État, l’Institut a depuis reconstitué patiemment sa fortune. De quoi pouvoir distribuer en 2005 près de 13 millions d’euros en prix et bourses de recherche. Pourquoi alors ne pas dégager des fonds pour entretenir son patrimoine culturel ? « L’essentiel de ces dons et legs est orienté vers la recherche scientifique et l’action humanitaire », explique le chancelier. Cette institution richissime peine donc à entretenir un patrimoine qu’on lui a confié pour la garantie d’intégrité qu’elle présentait. « L’Institut n’est pas très bon pour la gestion commerciale », avoue Pierre Messmer. Un nouvel appel d’offre vient d’être lancé pour la gestion du château de Langeais.

Les musées et fondations de l’Institut de France

- Musée Jacquemart-André (Paris-8e) - Hôtel Dosne-Thiers (Paris-9e) - Musée Marmottan (Paris-16e) - Château de Chantilly et Musée Condé (Oise) - Abbaye royale de Chaalis (Oise) - Musée Claude-Monet (Giverny, Eure) - Villa Ephrussi de Rotschild (Saint-Jean-Cap-Ferrat, Alpes-Maritimes) - Villa Kérylos (Beaulieu-sur-Mer, Alpes-Maritimes) - Manoir de Kerazan (Loctudy, Finistère) - Château de Castries (Hérault) - Château de Langeais (Indre-et-Loire) - Maison de Louis Pasteur (Arbois, Jura) - Château d’Abbadia (Hendaye, Pyrénées-Atlantiques) - Maison de l’Institut de France (Londres)

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°211 du 18 mars 2005, avec le titre suivant : Une « Vieille Dame » bien dotée

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