Vendredi 20 septembre 2019

Culture

Une campagne sans enjeux

Par Jean-Christophe Castelain · Le Journal des Arts

Le 12 février 2014 - 1350 mots

Pourtant très détaillées et de sensibilités fort différentes, les professions de foi culturelles des deux principales candidates n’arbitreront pas la campagne des municipales à Paris.

« La culture est une priorité de mon projet pour Paris » (Anne Hidalgo) ; « Je souhaite que la culture et la vie nocturne deviennent le moteur de la conquête de nouveaux territoires » (Nathalie Kosciusco-Morizet). Derrière ces formules fortes, la culture, et a fortiori le patrimoine, les musées et l’art contemporain, sont loin de constituer des enjeux de la campagne des municipales à Paris. À l’instar de ce qui s’est passé pour la campagne présidentielle, serait-on tenté d’ajouter. Et pourtant, dans une élection locale, les sujets dits « de proximité », parmi lesquels la culture a toute sa place, sont souvent largement débattus. Mais Paris n’est pas une ville comme les autres, elle se confond avec la capitale de la France. D’ailleurs elle est la seule à être aussi un département et elle n’élit son maire que depuis 1977. De sorte que, même pour un Parisien, il est difficile de distinguer les institutions qui relèvent de l’État de celles qui dépendent de la Ville. Les deux ailes du Palais de Tokyo en sont un bon exemple, l’aile ouest abrite un centre d’art placé sous la tutelle de l’État tandis que le Musée d’art moderne de la Ville de Paris (MAMVP) occupe l’aile est. Or un élu, toujours en campagne électorale, a besoin de mettre son nom sur les initiatives locales. Rien de tel à Paris : la ville dispose d’un nombre incalculable de lieux patrimoniaux, musées et centres d’art qui se font concurrence, à l’image des principaux musées de la Ville rivalisant avec les musées nationaux : le Petit Palais avec le Louvre, le MAMVP avec le Centre Pompidou, Cernuschi avec Guimet, la Maison européenne de la photographie avec le Jeu de paume… Les budgets alloués à la Culture rendent bien compte de cette réalité. Dans le budget primitif pour 2014, la Culture (qui comprend également les bibliothèques et le spectacle vivant), avec 377 millions d’euros, ne représente que 5,5 % du budget global, fonctionnement plus investissement. À Lyon et Bordeaux, ce taux grimpe à 20 %, quand le taux moyen pour les grandes villes est de 14 %.

Programmes
À Paris, les enjeux sont ailleurs : le logement, la circulation, la sécurité, la fiscalité. Les cinq listes en compétition l’ont bien compris. À l’exception de celles d’Anne Hidalgo et de Nathalie Kosciusko-Morizet, leurs professions de foi comportent peu de propositions en matière culturelle. Une simple page pour Danielle Simonnet (Front de gauche) dont la mesure phare semble être de « [créer] un fonds d’aide à la création permettant d’aider à la rémunération des artistes dans les réseaux des cafés cultures [sic] », et une seule page aussi pour Wallerand de Saint-Just (Front national) dont on retient surtout son « Défenfre [sic] spécialement la langue française » et « La Nuit Blanche : pérenniser l’animation autour de l’art moderne éphémère [sic] ». À peine plus d’idées pour Christophe Najdovski (EELV) dont les objectifs restent très généraux : « J’exigerai des grands établissements culturels parisiens qu’ils contribuent, non seulement au rayonnement international de Paris, mais également au bien-être et à l’épanouissement des habitantes et des habitants. » Rien pour le dissident UMP Charles Beigbeder, mais il est vrai que sa candidature est récente.

Un point commun réunit tous les candidats : aucun ne revendique de nouvel équipement ni d’augmentation du budget de la Culture – le réalisme est passé par là. On ressent plutôt à la lecture de leurs textes une forme d’opposition entre une culture institutionnelle « élitiste » et une culture plus populaire, « qui doit être » réinvestie par le public et les créateurs.

Pour autant, les programmes des deux candidates les plus en capacité de remplacer Bertrand Delanoë portent chacun l’empreinte de leur situation particulière. Celui d’Anne Hidalgo, la candidate issue de la majorité sortante, a à cœur de défendre le bilan de son équipe avant de balayer très large sans donner jamais un seul objectif chiffré ou daté, un exploit ! Un contraste saisissant avec les très intelligentes 30 pages d’introduction sur les métropoles du futur, riches en informations. Tout se passe comme si l’actuelle première adjointe se voyait déjà dans le fauteuil du maire et ne voulait pas prendre d’engagements qui la lient pour sa mandature.

Tout autre est la démarche de sa challenger, qui critique le bilan (« il ne se passe plus grand-chose de nouveau ou d’original à Paris »), sans entrer dans les détails. Rien sur les sujets qui pourraient faire débat. Par exemple la sympathique Gaîté-Lyrique, censée être un lieu sur les cultures numériques, expose actuellement Stefan Sagmeister, dont la scénographie repose essentiellement sur ses sentences écrites à la main sur les murs. De même, comme a pu le constater l’auteur de ses lignes, le lieu, situé en plein cœur de Paris, est surtout un endroit pour profiter du Wifi gratuit, jouer à des jeux vidéo, s’endormir sur les fauteuils, boire un verre ou venir chercher son panier Amap. Autre exemple, l’Institut des cultures d’Islam, dont le premier bâtiment vient d’ouvrir à la Goutte-d’Or et dont la seconde construction va coûter 4,36 millions en 2014, contre 7,7 millions d’euros alloués à la rénovation des musées. Cet institut qui associe lieu de prière et centre culturel est une réponse intelligente à la radicalisation islamique, mais mériterait un débat sur son financement.

NKM joue quant à elle sur son image de gestionnaire libérale. Elle propose ainsi de supprimer la gratuité permanente d’entrée dans les collections des musées au profit d’une gratuité un jour par semaine pour les seuls habitants du Grand Paris. S’il semble logique de ne pas faire bénéficier les touristes de cet effet d’aubaine, on se demande comment la mesure va être appliquée, et même si elle est légale. Les chiffres de fréquentation 2013 annoncés victorieusement ne lui donnent pas tort. Alors que la fréquentation gratuite est stable, celle des expositions temporaires payantes augmente de 65 %. NKM compte sur ces nouvelles recettes de billetterie (le manque à gagner avait été estimé à l’époque par le Maire à 650 000 euros) pour améliorer la programmation et élargir les horaires. Un objectif partagé par Anne Hidalgo qui ne dit rien non plus sur les moyens. Ce sujet est en effet d’une extrême sensibilité syndicale et budgétaire. Augmenter le nombre d’agents semble impossible dans le contexte actuel de limitation des dépenses publiques, notamment celles des collectivités territoriales, et une augmentation de la rémunération des agents, qui, souvent, habitent en banlieue, devrait pouvoir profiter à tous les employés municipaux.

Consciente de l’impossibilité d’augmenter les ressources de la Ville (ce qui équivaudrait à augmenter les impôts, un suicide électoral) et donc les dépenses, NKM fait feu de tout bois pour trouver de nouveaux financements privés. Elle veut ainsi affermer le Centquatre auprès de gestionnaires privés, lesquels devront ouvrir les lieux « 24 heures sur 24 », et monter une fondation dénommée « Paris Lumière » chargée de collecter du mécénat privé qu’elle s’engage à abonder à parité. Cette fondation vise à financer des actions proposées et/ou validées par les Parisiens. La démocratie participative en somme.

Au-delà du périph’
Les deux principales candidates se rejoignent aussi pour « effacer la barrière du périphérique ». Mais si cela reste un objectif lointain pour Anne Hidalgo, la liste UMP formule elle des propositions très précises et décrit minutieusement l’aménagement de six portes, augmentant ainsi les tronçons enfouis de 14 à 15,7 km avant 2020. NKM souhaite en particulier construire 300 à 400 ateliers et logements d’artistes, associés à un centre d’art situé entre la porte de Vanves et la porte d’Orléans, fièrement intitulé « un nouveau Montparnasse ». Le financement serait apporté par la vente des terrains adjacents à des promoteurs immobiliers. Si la culture peut transcender les clivages entre les deux partis qui alternent au pouvoir, le réalisme économique pousse vers ce consensus. La campagne va sans doute se jouer sur des symboles et images. Une chose est sûre, c’est une femme qui s’installera bientôt dans le fauteuil du Maire de Paris.

Les articles du dossier : La Culture dans les municipales à Paris

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°407 du 14 février 2014, avec le titre suivant : Une campagne sans enjeux

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