Un vrai moderne

Zacharopoulos célèbre Eugène Leroy

Le Journal des Arts

Le 26 mai 2000

Eugène Leroy, né en 1910 à Tourcoing, est décédé le 8 mai. Denys Zacharopoulos, ancien directeur du Domaine de Kerguéhennec, rend hommage au peintre dont l’œuvre a fait l’objet d’une consécration tardive dans les années quatre-vingt.

En la personne d’Eugène Leroy, l’art perd une des dernières grandes figures humanistes de notre époque. Son œuvre picturale est le reflet d’un long apprentissage de l’histoire de l’art et de la vie. Amoureux des êtres et des choses, Eugène Leroy aura regardé avec une attention rare tant les œuvres des grands peintres, qu’il connaissait avec une science exacte, que la vie des choses dans ses moindres détails. Personnalité d’une conséquence rare, en quatre-vingt-dix ans de vie, il aura accompli une œuvre d’une extrême complexité. Formé à la lecture du grec ancien, il saura refaire le siège de Troie le long d’une vie qui mesure la fermeté du temps et de la volonté chaque jour recommencé. De même, il poursuivra l’aventure odysséenne de l’art et de la connaissance du monde, de leurs merveilles comme de leur mise à l’épreuve quotidienne. De son enracinement profond sur son lieu de travail et de vie, il voyagera pour visiter les musées, pour dévorer du regard les Vénitiens avec G. Bellini et Giorgione en tête, les Flamands et Hollandais avec Rembrandt, Van der Weyden, Fabritius. En homme moderne, il admire Picasso, à Dinard plus qu’à Antibes d’ailleurs. Mondrian, à la suite de Cézanne, lui donne le diapason qui lui permet d’accorder son regard sur le monde et de tempérer son clavier de peintre. C’est de Poussin qu’il apprendra le culte des saisons face à la lumière, dont le ton absolu lui sera révélé par Andreï Roublev lors d’un voyage à Moscou. Il connaîtra la France dans la vie de ses régions, des coutumes particulières d’une société qu’il observe avec l’austérité d’un Bernanos, la tolérance d’un Montaigne. Cependant, Rimbaud seul saura ravir la profonde sagesse et nourrir son esprit alerte et généreux. Jusqu’aux vieux jours d’une existence riche en expériences et en exploits, Eugène Leroy a cultivé la rébellion avec l’impertinence d’un jeune homme railleur de toutes conventions. Animé d’un amour de la poésie irréverrant et convulsif, il porte en lui une adolescence qui projette son œuvre vers l’avenir et l’espoir d’une vie nouvelle. Il poursuivra la beauté en ce qu’elle a de plus troublant lorsqu’elle apparaît.

L’un des artistes les plus accomplis du XXe siècle
Eugène Leroy aura été un vrai moderne, un homme de son temps, qu’il aura lui-même façonné et mesuré, jour après jour, dans sa vie et dans son œuvre. Il s’installe définitivement dans le Nord, dans les années cinquante. Son atelier à Wasquehal devient son Tolède et son Ornans, son Aix-en-Provence, à sa façon à lui, qui défie toute façon et toute manière. Méfiant des motifs, des anecdotes, de tout expressionnisme, de toute astuce de peintre, ennemi du goût et du style, il cultive une attention chaque jour accrue, sur le moment entre la mémoire et le présent de la vie des choses. Il se donne sans réserve à ce qui résiste dans les œuvres, à ce qu’il y a de fuyant et d’irreprésentable dans la beauté. Sans lumière artificielle, dans l’atelier de Wasquehal, il reviendra sur chaque toile plusieurs années durant avant de décider de son accomplissement. Cette somme picturale que constitue chacune de ses œuvres, le place aujourd’hui aux côtés de ces rares artistes qui, par leur œuvre, font de l’art l’expression la plus digne, la plus humble et la plus extraordinaire de l’humanité. À l’encontre de ceux qui croient au superflu comme l’expression propre à l’humanité, Eugène Leroy prendra le parti de l’essentiel. Que ce soit dans les paysages, dans les autoportraits qui se succèdent, dans les natures mortes et les nus qui persistent, les saisons qui reviennent, jusqu’à la permanence de l’atelier, qui sera à la fois le lieu de son œuvre et son œuvre même, la peinture aura trouvé un des artistes des plus particuliers, des plus indépendants, des plus entêtés, des plus accomplis, que le XXe siècle aura produit.

Retrouver un centre de gravité
Son œuvre fut présentée de façon irrégulière en France, où il a bénéficié d’une reconnaissance tardive. Admiré par tous, il vécut à l’écart des honneurs, des officialités, des mondanités, aux côtés de sa famille et de ses amis, des êtres de sang et des êtres d’esprit, de ses êtres à lui. La décentralisation sera pour Eugène Leroy une ouverture au monde et une liberté conquise sur sa propre vie. Citoyen du monde, il était du nord comme l’est la boussole. Il nous permet aujourd’hui – et avant tout aux jeunes qu’il a su accueillir, entendre, former, avec le sens infaillible d’un esprit inquiet et exigeant – de retrouver un centre de gravité dans l’existence d’un artiste face à l’humain et ce ton absolu qui permet de situer l’oeuvre d’art comme une forte densité du sens face à la confusion bruyante et à l’indifférence croissante de nos sociétés. Il reste beaucoup à faire pour chacun de nous, dans l’art ou dans l’institution, publique ou privée, pour que la reconnaissance due à l’artiste et à son œuvre ne se limite pas au simple geste qui honore les morts. Il nous reste d’affirmer solennellement l’engagement irrévocable et exemplaire d’un homme et d’une œuvre qui honorent la vie et l’art en leur donnant le temps qui est le leur et en nous offrant le temps que nous n’aurions jamais su prendre tout à fait sans lui et sans son oeuvre. À partir d’aujourd’hui, notre responsabilité s’engage face à une autre durée qui est celle de la vie d’une oeuvre d’une force de résistance tenace tant face au regard qu’à l’épreuve du temps. Dans les grandes préoccupations sur le temps qu’occupent les débats et les cimaises des nos institutions ces jours-ci, s’il en est une qui continue à nous échapper, la plus urgente de toutes, c’est celle que l’œuvre d’Eugène Leroy a développée sur une vie entière, et qui, aux côtés d’Heidegger ou de Cézanne, constitue la seule question et la seule oeuvre, tant de l’art que de la pensée.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°106 du 26 mai 2000, avec le titre suivant : Un vrai moderne

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