Un Rembrandt ressuscité

Vitriolée en 1985, \"Danaé\" est enfin restaurée

Par Martin Bailey · Le Journal des Arts

Le 4 décembre 2009

La Danaé de Rembrandt, conservée au Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, était considérée comme perdue après qu’un déséquilibré l’eût aspergée de vitriol en 1985. Onze ans après l’attentat, la restauration de la toile est enfin achevée. Notre partenaire éditorial, The Art Newspaper, a pu voir en avant-première ce chef-d’œuvre, qui devrait être de nouveau exposé au début de 1997.

SAINT-PÉTERSBOURG -La Ronde de nuit, conservée au Rijksmuseum d’Amsterdam, n’est pas le seul chef-d’œuvre de Rembrandt à avoir été victime d’une agression irréversible. Le Musée de l’Ermi­tage a lui aussi fait les frais d’un attentat qui a détruit le tiers d’un autre tableau majeur de l’artiste, Danaé. Les faits remontent au 15 juin 1985. Après s’être introduit dans la salle des Rembrandt, un homme âgé de 48 ans lacérait la toile de deux coups de couteau avant de l’asperger d’un litre de vitriol. En quelques minutes, Danaé était recouverte d’une sombre pellicule bouillonnante. Une fois le forcené maîtrisé, le personnel du musée – qui se souvient encore de l’odeur âcre du vitriol rongeant la peinture – a dû intervenir d’urgence.

La toile fut immédiatement sortie de son cadre et transportée sans délai à l’atelier de restauration, où elle fut abondamment rincée.

Soumettre une huile sur toile à l’eau est de toute évidence extrêmement hasardeux, mais cette opération était absolument nécessaire pour neutraliser l’acide et stopper le processus de destruction. Après quatre-vingt-dix minutes de rinçage, l’action du vitriol était neutralisée. La couche picturale décollée fut alors fixée à l’aide d’un mélange de colle d’esturgeon et de miel, la technique traditionnellement utilisée à l’Ermitage.

Schizophrène et misogyne
L’auteur du délit, un dénommé Maigris, étant Lituanien, les enquêteurs ont d’abord pensé à un acte nationaliste. Mais le procès a révélé que ce marchand de monnaies et de livres anciens était un déséquilibré. Les deux lacérations de 12 cm et 3 cm de long, situées dans la région du pubis de la princesse nue, accréditent en outre la thèse de la misogynie. Quoi qu’il en soit, l’homme a été reconnu schizophrène et interné dans un hôpital psychiatrique.

Ce ne sont pas les coups de couteau mais l’acide sulfurique concentré qui a été le plus dévastateur. Il a complètement détruit la peinture en trois endroits, au centre de la moitié supérieure de la toile, tandis que des coulures endommagaient gravement la partie inférieure. Danaé paraissait complètement perdue : "La partie centrale du tableau était recouverte de cloques brunes constellées d’éclaboussures. Et la peinture avait complètement disparu par endroits", témoigne le conservateur Tatiana Aleshina, qui a participé à la restauration du tableau.

L’Ermitage l’a emporté
Le sort du Rembrandt devint immédiatement une affaire politique. Bien qu’il fût impossible de garder le secret sur cette agression, les autorités du Parti communiste ne laissèrent filtrer qu’un minimum d’informations, et enjoignirent le personnel de l’Ermitage de restaurer Danaé dans les plus brefs délais pour l’exposer de nouveau : "Il ne faut pas que cette peinture devienne un monument à la barbarie. Elle doit retourner dans les salles du musée pour illustrer les avancées des techniques soviétiques de restauration". Trois jours après le délit, le ministre de la Culture désignait une commission pour surveiller la restauration, avec un groupe de travail présidé par le directeur-adjoint de l’Ermitage, Vitali Suslov. Trois restaurateurs furent nommés : Evgeny Geras­simov, Alexander Rachman et Gennady Shirokov, rejoints plus tard par Tatiana Aleshina.

Des photographies, des prélèvements d’échantillons de pigments, ainsi que des analyses aux rayons X et aux infrarouges furent effectués pour mesurer l’étendue du dommage. Soixante-dix pour cent du Rembrandt étaient intacts, mais le corps de Danaé, au centre de la composition, avait malheureusement beaucoup souffert. Bien que les officiels du Parti aient continué de faire pression pour que la peinture soit entièrement retouchée et les dégradations camouflées, les restaurateurs de l’Ermitage ont soutenu que ce serait une erreur de vouloir "recréer" la peinture. Le point de vue du musée l’a finalement emporté, et deux options ont alors été envisagées.

Plan de restauration en deux volets
La première, baptisée "momification", consistait à stabiliser le Rembrandt en laissant visibles les dégradations. Le tableau aurait été exposé en l’état, à côté d’une copie qui aurait permis au public d’avoir une idée de son aspect originel.

La seconde solution était de restaurer les parties endommagées et perdues, en prenant soin de laisser apparaître les endroits où la peinture de Rembrandt était sauvegardée. C’est l’option qui a été retenue. Après le rentoilage de la peinture, un plan de restauration en deux volets a été engagé.
Sur les parties du tableau où de grandes surfaces de peinture avaient disparu – les jambes de Danaé, par exemple –, une peinture neutre reprend les lignes générales du dessin sans en restituer les couleurs, les nuances ni les détails. La frontière entre la peinture originale de Rembrandt et les surfaces ainsi restaurées a néanmoins été atténuée pour que l’effet produit ne soit pas choquant.
Sur la partie inférieure de la toile, là où des bandes verticales de peinture endommagée – à l’emplacement des coulures d’acide – alternaient avec d’étroites bandes de peinture originale, les restaurateurs ont essayé d’imiter les couleurs et la texture d’origine, tout en laissant clairement apparaître ces parties comme restaurées. Pour ce faire, ils se sont appuyés sur une copie du XIXe siècle, empruntée à la ville d’Omsk, en Sibérie.

Toutefois, la question de savoir quel médium utiliser pour la restauration a été longuement débattue. Certains restaurateurs plaidaient en faveur de la peinture acrylique, généralement utilisée dans les autres pays d’Europe. C’est la peinture à l’huile, traditionnellement employée par les restaurateurs de l’Ermitage depuis deux siècles, qui a finalement été choisie. Les partisans de l’emploi de la peinture à l’huile ont argué du fait que les effets à long terme des matières synthétiques ne sont pas encore complètement connus et qu’il est plus prudent de conserver le même médium pour restaurer une peinture.

Mais bien que l’huile soit plus facile à utiliser que l’acrylique pour ce type de travail, les pigments à l’huile s’assombrissent avec le temps : il est par conséquent probable que les parties restaurées deviendront peu à peu plus apparentes.

"Notre génération a pleuré"
Danaé est un tableau de grand format (185 x 203 cm), et la restauration a avancé avec lenteur pour ne s’achever que ces jours-ci. Au vu du résultat, Tatiana Aleshina reconnaît que "la qualité esthétique du tableau s’en est sensiblement ressentie. Du moins avons-nous fait en sorte d’éviter sa destruction totale".

L’observation de la toile fraîchement restaurée permet en effet d’évaluer au premier coup d’œil les dégradations qu’elle a subies. Les coulures le long du corps sont assez bien camouflées, mais elles redeviennent visibles lorsqu’elles sont éclairées sous certains angles, laissant très clairement voir où la peinture originale de Rembrandt a survécu. Et les trois endroits où le vitriol a endommagé la toile, détruisant des surfaces importantes de peinture, ont effectivement été repeints de manière beaucoup plus sommaire.

Cet acte de vandalisme est encore évoqué avec émotion au musée : "Notre génération, qui a connu l’œuvre originale, a pleuré. Mais pour la génération à venir, cela restera tout de même un grand tableau, même si Danaé ne sera jamais plus comme avant", confie Mikhail Piotrovsky, directeur de l’Ermitage. Pour célébrer son retour sur les cimaises du musée, probablement au début de 1997, il a l’intention d’organiser une exposition autour du tableau. Cet événement permettrait d’expliquer au public les conditions de restauration de l’œuvre aussi bien que son histoire1. D’ici là, dans la salle des Rembrandt, les lambris au-dessus desquels le chef-d’œuvre était accroché portent encore la trace des éclaboussures laissées par la projection de vitriol, fantomatique témoignage de la tragédie.

1. Le tableau a été exécuté par Rembrandt en 1636, qui y a retravaillé à la fin des années 1640. La Grande Catherine l’a acquis pour l’Ermitage en 1773.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°26 du 1 juin 1996, avec le titre suivant : Un Rembrandt ressuscité

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