Samedi 15 décembre 2018

Histoire

Un précieux ensemble de « judaïca » retrouvés en Irak

Le Journal des Arts

Le 6 février 2004 - 797 mots

Découverts dans une cave de Bagdad, ces documents très abîmés peuvent apporter un éclairage sur la condition de la communauté juive en Irak. Les Archives américaines travaillent sur leur restauration.

WASHINGTON, DC - La comparution de l’ancien dictateur irakien Saddam Hussein devant un tribunal sera l’occasion de prendre connaissance de l’ampleur des actes de violence menés sous son régime. Parallèlement, l’Administration des archives et des registres nationaux (NARA) a entrepris un projet de restauration de manuscrits et documents susceptibles d’apporter des éclairages sur la répression sauvage conduite à l’encontre de la communauté juive irakienne sous la dictature de Saddam Hussein.
En mai 2003, des militaires américains suivaient la piste d’une précieuse version du Talmud (livre de la Loi orale) disparue. Lorsque les soldats ont fouillé les quartiers généraux de la Mukhabahrat, la police secrète irakienne à Bagdad, ils ont trouvé, en lieu et place d’armes de destruction massive, une collection de judaïca (livres religieux judaïques) dont de rares ouvrages du XVIe siècle imprimés à Venise. L’ensemble a été extrait de la cave du bâtiment – inondée à la suite d’une rupture de canalisations durant le conflit.
La présence de ces livres, parchemins et autres documents administratifs relatifs à la communauté juive irakienne dans les locaux de la police secrète reste un mystère. Il n’est pas impossible qu’ils contiennent des informations ou soient des biens confisqués à la communauté juive, autrefois florissante et à présent pratiquement disparue en Irak. Après les violences contre la communauté depuis les années 1930, les lois imposant l’immatriculation des résidents juifs dans les années 1960, les pendaisons publiques en 1969 et les confiscations de biens, il resterait aujourd’hui seulement une très petite minorité de juifs en Irak.
Quelques semaines après cette découverte, des employés de l’Autorité provisoire de la coalition (CPA) ont dégagé de l’eau d’autres documents manuscrits et imprimés en hébreu, arabe, judéo-arabe et anglais. Ces cahiers ont été empaquetés, partiellement séchés, placés dans des malles en métal et congelés.
À la demande du CPA, les conservateurs de NARA en poste en Irak – Doris A. Hamburg et Mary Lynn Ritzenthaler – ont rédigé un rapport d’évaluation sur la conservation des documents. Publié en août 2003, ce document recommandait que les feuillets soient « séchés aussi vite que possible » pour les stabiliser et minimiser la prolifération de moisissures. En raison du manque d’infrastructures en Irak, le rapport conseillait un envoi des documents aux États-Unis pour un travail de conservation « expéditif ». Par ailleurs, la protection et la conservation finale des objets devraient y être assurées « jusqu’à l’élection d’un gouvernement irakien ». En tant que dépositaire, le CPA a donné son accord pour l’expédition des manuscrits en vu de leur préservation et de leur exposition. Le transfert vers les États-Unis a eu lieu au mois d’août par transport militaire. Depuis, les documents se trouvent à Washington, DC, où ils sont actuellement étudiés par des spécialistes de NARA.

Immunité judiciaire
La collection a été trouvée dans un « état de grande détérioration », présentant des taches, des coulures d’encre et des déformations rendant impossible un inventaire détaillé en Irak. Cette évaluation préliminaire était fondée sur les feuillets placés au-dessus du contenu de chaque malle. À ce stade, les décisions de conservation étaient rendues « compliquées par le manque d’information concrète sur la provenance des objets ». D’après les recommandations de NARA, les documents devraient être estimés, conservés et entreposés sur une longue période, une fois les moisissures éliminées.
La collection comprend des ouvrages en hébreu comme le volume Ketubin de la troisième Bible rabbinique, publiée à Venise par Giovanni Di Gara en 1568, le Birkat Avraham d’Abraham Brudo (ou ce qui apparaît comme tel), publié à Venise en 1696, mais également des livres de prière en hébreu, des bibles, des essais et des livres publiés à Bagdad, Varsovie, Livourne (Italie) et Venise entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe. Les documents en langue arabe incluent des feuillets – calligraphiés et imprimés – sur le peuple juif irakien, parmi lesquels un texte datant de 1966, demandant une liste de noms pour la formation d’un conseil de la communauté juive.
Les documents sont arrivés sur le territoire américain avec la garantie d’une immunité judiciaire, et ce grâce au programme fédéral de 1965 protégeant de toutes actions judiciaires les prêts d’objets culturels à des institutions à but non lucratif. Le département d’État a approuvé l’importation de ces manuscrits, dans une déclaration statuant que les documents juifs étaient « d’importance culturelle » – une condition préalable pour bénéficier de l’immunité fédérale. Le ministère américain a par ailleurs affirmé que les objets étaient importés pour un motif de restauration et d’exposition « temporaire » qui relève de l’intérêt national. Tandis que NARA souhaite pouvoir exposer la collection, le CPA en demeure le dépositaire.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°186 du 6 février 2004, avec le titre suivant : Un précieux ensemble de « judaïca » retrouvés en Irak

Tous les articles dans Actualités

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque