Lundi 10 décembre 2018

Un centre d’art à Donetsk transformé en bastion des séparatistes

Le centre d’art contemporain Izolyatsia de Donetsk est l’une des nombreuses victimes collatérales du conflit dans l’Est de l’Ukraine. Le lieu culturel est devenu un bastion pour les rebelles armés.

Par Emmanuel Grynszpan (correspondant à Moscou) · Le Journal des Arts

Le 2 septembre 2014 - 783 mots

Unique centre d’art contemporain de la ville de Donetsk, en Ukraine, Izolyatsia est occupée par des séparatistes prorusses. Créé en 2010 par une femme d’affaires collectionneuse, le centre est pris pour cible en raison de ses activités multiculturelles et son ouverture au monde. Nombre d’œuvres y ont été saccagées et l’ancienne usine retiendrait même des opposants dans ses murs.

DONETSK (UKRAINE) Le 9 juin dernier, un groupe de séparatistes prorusses armés jusqu’aux dents a fait irruption dans les locaux d’Izolyatsia, (« Isolation », en russe), l’unique centre d’art contemporain de cette ville d’un million d’habitants pour en faire une forteresse et un centre de détention.
Izolyatsia porte le nom de l’usine de matériaux d’isolation dont elle occupe la friche. Liouba Mikhaïlova, fondatrice du centre, est la fille de l’ancien directeur d’usine. Collectionneuse d’art et femme d’affaires, elle se consacre entièrement à Izolyatsia depuis sa création en 2010. « Nous avons été visés parce que nous sommes des “empêcheurs de tourner en rond” », explique Liouba Mikhaïlova au Journal des Arts. « On veut imposer à la population du Donbass une monoculture xénophobe. Les séparatistes, tout comme l’élite politique locale d’avant [les événements de la place] Maïdan, prétendent être la voix du Donbass. Or, Izolyatsia apportait la pluralité des opinions, l’ouverture au monde ».

La friche artistique abrite la collection personnelle de Liouba Mikhaïlova (principalement du « Sots Art », subversion de l’art réaliste soviétique), mais aussi des œuvres de Daniel Buren et de Cai Guo-Qiang ainsi que d’innombrables installations réalisées par des artistes locaux, dont plusieurs ont été saccagées par les séparatistes prorusses. « J’ai réussi juste à sauver le serveur informatique et un tiers de ma collection personnelle », se désole Liouba Mikhaïlova, qui avoue n’avoir plus aucun contact avec les occupants ni savoir ce qui reste des œuvres. Elle sait juste qu’ils n’hésitent pas à récupérer tout le métal qu’ils trouvent pour en faire des moyens de défense ou simplement pour le revendre. Des statues de l’artiste ukrainienne Macha Koulikovskaya ont été utilisées comme cibles d’entraînement pour les snipers.

L’attitude des séparatistes envers l’art contemporain est clairement hostile. Leonid Baranov, qui dirigeait les rebelles installés à Izolyatsia début juillet, ne cache pas son « aversion » pour ces « obscénités qui ne sont pas de l’art ». Baranov pointe d’un air dégoûté le livre d’un des plus célèbres photographes ukrainiens, Boris Mikhaïlov, qui n’a pas son pareil pour éterniser les aspects les plus sombres, sordides, tordus, mais aussi hilarants de l’ex-URSS. Baranov et ses acolytes de l’auto-proclamée « République populaire de Donetsk » épousent une idéologie ultra-réactionnaire, un bien curieux syncrétisme d’orthodoxie fanatique, de nationalisme russe et de culte de la guerre. Leur objectif affiché est un retour à l’URSS, doublé d’un rejet pêle-mêle de tout ce qui est occidental : démocratie, droits de l’homme, tolérance, société de consommation.

Un îlot culturel dans une zone déprimée
D’innombrables significations sont rangées dans le nom du centre culturel. Il est « isolé » de Donetsk par les 5 km qui le sépare du centre-ville. Izolyatsia n’est pas desservi par les transports en commun. La racine du mot isolation (île) correspond aussi à une réalité. La culture a toujours été ignorée à Donetsk et dans la région du Donbass. Le seul loisir valorisé ici est le football. Izolyatsia s’est formée comme un îlot culturel dans une vaste zone économiquement déprimée, rappelant la Lorraine des années 1980. « Donetsk est jumelée avec Pittsburgh », note Liouba Mikhaïlova. « Mon objectif était de faire le travail de réhabilitation par la culture qui a été réalisé à Pittsburgh ». Mais l’entrepreneuse admet avoir baissé les bras. « Nous avons déménagé avec toute l’équipe à Kiev, où nous faisons revivre Izolyatsia. Nous avons déjà pris racine ici et je ne pense pas retourner à Donetsk, même après la fin de la guerre. Tout notre public a fui Donetsk et je crois qu’il faudra de nombreuses années pour panser les cicatrices ». Aujourd’hui, Izolyatsia est de facto isolé du reste du monde. Pour y pénétrer, il faut montrer patte blanche à des individus patibulaires qui vous observent à travers un clapet dans un portail métallique massif. Les portiers sont las de voir défiler les familles de personnes disparues. La rumeur dit qu’Izolyatsia compte aussi des cellules d’isolement pour ceux qui déplaisent aux séparatistes. Le lourd portail ne s’ouvre qu’à l’arrivée de gros 4X4 noirs aux vitres fumées, transportant des hommes armés en tenue de camouflage. Dans la rue circulent fréquemment des colonnes de blindés montant au front, soulevant au passage d’énormes nuages de poussière et affolant les meutes de chiens abandonnés. Ce qui reste de la collection d’art est isolé de tout, sauf des obus libérateurs des forces armées ukrainiennes.

Légende photo

Le centre d'art Izolyatsia, à Donetsk, lors d'un vernissage en 2013. © Izolyatsia.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°418 du 5 septembre 2014, avec le titre suivant : Un centre d’art à Donetsk transformé en bastion des séparatistes

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