Dimanche 28 février 2021

ART ET LITTÉRATURE

Tout le reste est littérature

Par Christophe Domino · Le Journal des Arts

Le 29 novembre 2017 - 816 mots

L’ art est dans le roman épique et fantasque de Valeria Luiselli, « L’Histoire de mes dents » ; ailleurs, universitaires et critiques examinent la dimension littéraire dans les œuvres des artistes.

La production contemporaine de l’art est marquée par ces traits majeurs que sont les transferts, échanges, emprunts et passerelles avec d’autres champs de savoir, de connaissance et de mode de représentation. La formule latine « Ut pictura poesis » marque depuis l’Antiquité la relation profonde et l’aller-retour permanent dans la culture entre les domaines de production symbolique : la littérature romanesque récente en donne moult preuves, comme exemplairement le vivifiant livre de la jeune écrivaine mexicaine basée à New York, Valeria Luiselli, avec L’Histoire de mes dents. Symétriquement, l’inscription d’une dimension littéraire dans l’art est volontiers affirmée : le volume collectif La tentation littéraire de l’art contemporain en fait la convaincante démonstration. Deux mouvements complémentaires de croisement des imaginaires qui marquent les enjeux vifs de la création.

Une vente aux enchères tout allégorique
Le lecteur qui se lance dans le récit de Valeria Luiselli se voit porté par la verve narrative d’histoires emboîtées, de récits dans le récit, de scènes au souffle volontiers délirant qui rappelle l’énergie des romans des grands auteurs latino-américains : les histoires se font vertige à partir d’un personnage central, héros confronté à des situations des plus triviales aux plus épiques – et souvent les deux à la fois. Gustavo Sánchez Sánchez, dit « Grandroute », raconte. Sa vie professionnelle, sa vie conjugale, ses rencontres, son quartier, Ecatepec dans la banlieue de Mexico. Sa première carrière de gardien d’usine puis celle qui fait sa gloire : commissaire-priseur. Grandroute est expert, mais il est avant tout collectionneur d’objets trouvés au gré de ses voyages et dans la décharge d’Ecatepec, objets qui méritent bien d’être un jour exposés. Il a mis au point une méthode de vente aux enchères, dite allégorique. Et en effet, on trouvera, croisés, enchaînés, les argumentaires en forme de récits lors de la dispersion d’une partie majeure de son trésor : les dents qui font le titre du livre, dix dents glorieuses, celle de Jean-Jacques Rousseau, de Virginia Woolf, de Platon ou de Borges. Exergues, citations, emprunts, clins d’œil, le récit va bien vite fourmiller de noms propres, de figures, emmenés dans un maelström réjouissant où défilent aussi des figures de l’art, jusqu’à se faire cauchemar quand, perdu par la trahison de son fils, Grandroute se trouve aux prises avec la galerie de portraits de clowns sortis directement des œuvres d’Ugo Rondinone…

La genèse du livre est précisée en postface ; elle est présentée comme une élaboration collective, alors que l’auteure était invitée à rencontrer des ouvriers de l’entreprise Jumex installée à Ecatepec, et à porter un regard sur la collection d’art de la Fondation de l’entreprise. Luiselli de préciser : « Nombre des histoires racontées dans le livre proviennent des récits personnels des ouvriers – même si les noms, les lieux et les détails ont été modifiés. Les discussions entre les ouvriers ont aussi conditionné le cours du récit, me poussant à réfléchir à des questions anciennes dans une perspective nouvelle : comment les objets d’art acquièrent de la valeur non seulement sur le marché spécialisé de la consommation d’art mais aussi en dehors de ses limites (postface p. 189) ». L’écriture et la lecture collectives au sein de l’entreprise relèvent d’une logique bien connue des créateurs invités en résidence, et surtout aboutissent à une forme littéraire singulière et attachante, ainsi de cet « “essai-roman” collectif sur la production de valeur et de sens dans l’art contemporain et la littérature (postface p. 190) », où œuvre, objet, imaginaire des formes de l’art actuel se croisent sans didactisme, mais avec une énergie remarquable.

La tentation littéraire de l’art
En réunissant dix-huit auteurs (universitaires, critiques, artistes), les contributions issues d’un colloque abordent leur « question titre » sous autant d’angles qu’il en existe dans la zone de libre circulation qu’elles tentent de cerner. Car La tentation littéraire de l’art contemporain appartient à une perspective longue, sous l’aspect de l’essai (avec Montaigne en figure tutélaire), plus généralement à la fiction telle que la mettent en œuvre des artistes comme Philippe Thomas, Tacita Dean, Liam Gillick ou Richard Prince, Joan Fontcuberta, Patrick Corillon, Sophie Calle, Jean Le Gac, Édouard Levé, Louise Hervé ou Benjamin Seror.

Du mot à la fable en passant par le récit dit, parlé, imagé, voire par l’exposition considérée comme texte et le livre comme espace d’exposition, les régimes littéraires sont spécifiques à ces auteurs qui n’en sont pas tout en en étant. Les perspectives plus historiques et théoriques qui introduisent et ferment le volume, dont celle de Pascal Mougin qui coordonne le tout, cernent cette tentation de convergence où la performance joue un rôle singulier, à rebours de la tradition séparatiste « qui culmine avec le purisme visuel du modernisme tardif » (Mougin, p. 8) vers l’hypothèse d’une « néo-littérature » (Magali Nachtergael) libre de chevaucher les territoires identifiés, de l’art et de la littérature.

Valeria Luiselli, L’histoire de mes dents,
traduction française : Nicolas Richard, 2017, éditions de l’Olivier, 192 p., 19,50 €
 La tentation littéraire de l’art contemporain, sous la direction de Pascal Mougin,
2017, Les presses du réel, collection « Figures », 328 p., 24 €

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°490 du 1 décembre 2017, avec le titre suivant : Tout le reste est littérature

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