Tefaf axe ses efforts sur les modernes

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 3 mars 2006

Maastricht cherche à séduire de nouveaux marchés pour renforcer sa dimension généraliste et capter une nouvelle clientèle. Gagosian et Wildenstein font partie des nouveaux arrivants.

Tout comme la foire d’art contemporain Art Basel, The European Fine Art Fair (Tefaf) de Maastricht est un salon béni des dieux, épargné des sarcasmes que s’attirent d’autres manifestations. Mais, à trop user de l’hyperbole, on en vient à ne jamais regarder ces salons de près, pour moduler, contester ou même confirmer les louanges. Tefaf reste indéniablement la vitrine la plus large et la plus prestigieuse du marché de l’art ancien. Si la force de la Biennale des antiquaires de Paris repose sur les arts décoratifs des XVIIIe et XXe siècles, la foire néerlandaise s’est taillé une réputation au niveau des tableaux anciens, de la Haute Époque (lire p. 18) et des antiquités orientales. Son rythme de croisière est aussi plus régulier que celui de la biennale, qui doit tous les deux ans retrouver un souffle et repartir presque de zéro. Tefaf ne peut pour autant se reposer sur ses lauriers. La donne du marché a changé, et les lignes de force d’hier ne sont pas celles d’aujourd’hui.

« Allégorie des éléments »
« Maastricht, c’est le meilleur endroit pour trouver les meilleurs tableaux », affirme Éric Coatalem (Paris), nouvelle recrue du salon, qui prévoit un Corot inédit, Ville-d’Avray, le grand étang avec la maison de Corot, initialement destiné à la Biennale des antiquaires. Mais ce secteur pâtit d’une raréfaction galopante d’œuvres importantes. Il n’est pas anodin que Konrad Bernheimer (Munich) consacre cette fois une large partie de son stand à la peinture allemande du XIXe siècle, qu’il achète massivement depuis quatre à cinq ans faute de pister facilement des chefs-d’œuvre des XVIIe et XVIIIe siècles. Néanmoins, chaque année, un ou deux tableaux créent l’événement. Ce sera le cas du Portrait de Pieter Jacobsz Olycan par Frans Hals, proposé pour 12,5 millions de dollars (10,5 millions d’euros) par la galerie David Koetser (Zurich). Le clou de la foire 2006 sera sans doute L’Apôtre saint Jacques le Majeur de Rembrandt, que la galerie Salander-O’Reilly (New York) propose dans une fourchette comprise entre 38 et 45 millions de dollars. Pour se caler sur l’Année Rembrandt (lire le JdA no 230, 3 février 2006), Robert Noortman (Maastricht) ressert de son côté L’Homme au gilet rouge (27 millions d’euros), acheté 12,5 millions de dollars (13,7 millions d’euros) en 2001 et exposé illico à Maastricht, à la Biennale des antiquaires et à Palm Beach ! De la même manière que l’on avait retrouvé l’an dernier le Portrait de la maréchale Lannes par le baron Gérard, fraîchement acquis chez Sotheby’s, il est possible que l’on revoie sur les cimaises des trophées tout juste glanés à New York en janvier. Des marchands ont d’ailleurs grincé des dents quand Christie’s a déplacé sa vente de tableaux anciens de janvier à avril. Antiquaires et maisons de ventes assurent toutefois que les redites ne nuisent pas au lustre de l’événement. « C’est presque entré dans les mœurs. Si, en trois mois, ils ne nettoyaient pas le tableau et doublaient le prix, les gens pourraient être surpris. Mais si les marges sont justifiées, il n’y a pas de problème », affirme Nicolas Joly, spécialiste de Sotheby’s.
« La réapparition d’un tableau acheté en vente n’a rien d’ennuyeux, insiste Richard Knight, ancien marchand devenu spécialiste chez Christie’s. Le collectionneur informé sait ce qui est frais sur le marché ou pas. D’ailleurs, un bon tableau reste un bon tableau. » Certes, la superbe Allégorie des éléments du caravagesque flamand Louis Finson chez Rob Smeets (Milan) n’est pas moins belle parce qu’elle provient d’une vente de mai 2005 chez Sotheby’s à Amsterdam. Mais, à la différence du Rembrandt de Noortman, elle n’avait pas fait l’objet d’une couverture médiatique effrénée…
Après avoir capitalisé sur les tableaux anciens, Tefaf doit diversifier ses secteurs et, par ricochet, son audience. Selon une enquête menée par la foire sur un échantillon de plus de mille deux cents visiteurs, 62,7 % s’avéraient néerlandais et 14 % belges. Certains pointent l’arrivée d’une clientèle du sud de l’Europe, notamment italienne, un contingent qui ne compense pas l’absence des Américains depuis quatre ans. Car si les musées et leurs trustees consentent au voyage et contribuent à une bonne partie des transactions, les individuels se font rares. Pour capter une nouvelle clientèle, la foire s’ouvre du coup à de nouveaux marchés effervescents, comme l’art moderne, ou émergents, comme l’art asiatique et russe.
Par un jeu de dominos, le secteur des arts asiatiques de Tefaf profite du déclin ces quatre dernières années de l’International Asian Art Fair, organisée du 31 mars au 5 avril à New York. La plupart des nouvelles recrues de Maastricht avaient jusqu’alors concentré leur activité sur un axe anglo-saxon. Les Américains représentent ainsi près de 50 % de la clientèle de Dries Blitz (Amsterdam). « Je pense qu’il y a un marché en Europe, mais je reste encore prudent », confie ce dernier. Les propos de James Hennessy, de Littleton & Hennessy (Londres), restent aussi circonspects. « Les collectionneurs européens viennent en troisième position dans notre clientèle, après les États-Unis et l’Asie, précise-t-il. Mais on a de bons collectionneurs en Allemagne et en Belgique qui ne viennent pas à Londres, et c’est un moyen de les rencontrer. » James Hennessy prévoit une artillerie de 10 000 à 500 000 euros, notamment une gourde à glaçure turquoise d’époque Qianlong (1736-1795) (350 000 euros). Le retour de Grace Wu Bruce (Hongkong) après sept ans d’absence coïncide avec l’engouement croissant pour le mobilier chinois. Au menu, près de cinquante meubles et objets, dont un cabinet Ming en huanghuali (109 000 euros) et des tabourets de méditation (environ 71 400 euros).

Mobilier russe
Ces nouveaux venus mobiliseront-ils la clientèle asiatique et américaine, friande d’Extrême-Orient ? Pour cela, James Hennessy compte envoyer environ quatre cents invitations aux États-Unis et en Chine. « J’attends plus de visiteurs asiatiques qu’américains, déclare pour sa part Dries Blitz. Depuis quatre à cinq ans, et surtout ces deux dernières années, les marchands chinois visitent les foires. Mais les Chinois ne sont pas encore importants dans ma clientèle, car ils cherchent surtout des céramiques impériales, des objets de lettrés, des choses faciles à comprendre et à identifier. » De son côté, Grace Wu Bruce compte davantage sur le vivier européen qu’asiatique. « Les organisateurs de Tefaf souhaitent que nous les aidions à mettre en place un programme marketing en chinois pour les collectionneurs asiatiques. Jusqu’à ce qu’il soit mis en place, il n’y aura que peu de visiteurs chinois sur la foire », observe-t-elle.
Est-ce pour capter la clientèle russe ou pour renforcer la section mobilier, parent pauvre de la manifestation, que Tefaf a recruté le spécialiste du mobilier russe Antoine Chenevière (Londres) ? Une double motivation a dû guider les organisateurs, mais, pour l’heure, les Russes ne répondent pas encore à l’appel des meubles. « J’ai une clientèle principalement américaine, de l’ordre de 65 %, et le reste européenne, confie Antoine Chenevière. Depuis trois ans, je commence à avoir quelques clients russes, mais les Russes ne sont pas arrivés au stade d’acheter des meubles anciens. Ils veulent des meubles neufs. » Son stand très dépouillé mettra en exergue une commode et une table de Christian Meyer, Allemand alors actif à Saint-Pétersbourg.

Poids de l’Europe
Tefaf concentre surtout ses efforts cette année sur sa section moderne, avec l’arrivée de quelques éléphants du marché comme Gagosian (New York, Los Angeles, Londres) ou les Wildenstein (New York). Ces derniers participent d’ailleurs pour la première fois à une foire. Qu’on le veuille ou non, le marché du XXe siècle est dominant, et, à l’inverse de la Biennale des antiquaires, le salon a compris qu’il ne peut louper ce coche. De l’eau a coulé sous les ponts depuis que la galerie Hopkins-Custot (Paris), autre arrivant de la foire, a essuyé un bouillon commercial en participant pour la première fois à Tefaf en 1989 ! La manifestation a d’ailleurs tout à gagner dans le cross-over de la clientèle. Un chevauchement qu’incarnent parfaitement les Wildenstein. Leur stand sera d’ailleurs stratégiquement agencé en sas entre les parties classique et moderne du salon, avec une ouverture sur les deux secteurs. Le dialogue sera à l’œuvre entre L’Amour séduit l’Innocence de Pierre Paul Prudhon et un tableau, très circonstancié en terre hollandaise, Moulins à Zaandam de Claude Monet. Étrangement, le salon a pu rallier certains piliers de la foire de Bâle, signe que les enseignes modernes sont de plus en plus courtisées par les foires d’antiquaires. Ce renforcement indique aussi que si l’Amérique reste le foyer principal des transactions, le poids de l’Europe n’est pas négligeable. Les arrivants américains jouent le jeu de la prospective. « Tous les collectionneurs européens ne viennent pas à New York. Même si tous les directeurs ou conservateurs de musées européens nous accordent une visite lors de leur passage à New York, nous avons la sensation que beaucoup de collectionneurs privés ne sont pas familiers avec notre stock », observe Nanne Dekking, de la galerie Wildenstein. Les Européens ne correspondent encore qu’à 15 % de la clientèle de Richard Gray (Chicago, New York). « Mais, sur Art Basel, nous avions rencontré en 2004 un Européen qui a acheté deux Picasso et, à lui tout seul, a représenté 10 à 15 % de notre chiffre d’affaires cette année-là », remarque Paul Gray. Ce dernier prévoit un pastel de Degas, ou une sculpture de Claes Oldenburg de 1968 représentant un cendrier et sept mégots de cigarettes (630 000 euros).
C’est un Oldenburg très récent que propose de son côté Pace Wildenstein (New York) avec Beached Lutes–Version two, trois luths de mousseline peinte.
Le secteur du mobilier ancien traîne encore la patte, avec le retrait cette année des Steinitz (Paris), furieux de leur ancien emplacement. Les arts décoratifs du XXe restent aussi minoritaires, mais, là encore, une ouverture s’amorce avec l’arrivée de Downtown (Paris). « C’est dans la confrontation des époques que l’on voit ce qui tient la route. J’essaie de retrouver devant Prouvé l’émotion que j’ai pu ressentir devant une peinture du XVIe siècle, indique François Laffanour, directeur de la Galerie Downtown. Les gens du Nord sont en plus sensibles au mobilier d’architecte, au minimalisme pur et dur. » Fort de ce constat, François Laffanour associe une table forme libre de Charlotte Perriand, synonyme d’un art de vivre plus que d’un art d’habiter, aux lignes rectilignes d’une table éclairante par Prouvé et Perriand.
Tefaf doit encore développer le secteur des arts africains et océaniens, qui compte pour seuls représentants Bernard de Grunne (Bruxelles) et Anthony Meyer (Paris), et pallier l’absence cette année de l’archéologie précolombienne avec les désistements de la Galerie Mermoz (Paris) et d’Émile Deletaille (Bruxelles).
Car la force d’une foire se mesure aussi à sa capacité de rebond.

TEFAF MAASTRICHT

- Directeur : Paul Hustinx - Nombre d’exposants : 216 - Nombre de visiteurs en 2004 : 77 500

TEFAF MAASTRICHT

10-19 mars 2006, Maastricht Exhi-bition and Congress Center (MECC), Maastricht, www.tefaf.com, du 10 au 18 11h-19h, le 19 11h-18h

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°232 du 3 mars 2006, avec le titre suivant : Tefaf axe ses efforts sur les modernes

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