L’ACTUALITÉ VUE PAR

Sylvie Ramond : « Un travail de pédagogie vers les entreprises »

Directrice du Musée des beaux-arts de Lyon

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 25 juillet 2007

Directrice du Musée des beaux-arts de Lyon depuis 2004, spécialiste de l’art du XXe”¯siècle, Sylvie Ramond a effectué l’essentiel de sa carrière au Musée d’Unterlinden de Colmar dont elle avait pris la direction en 1989. Elle revient sur les grands projets du musée lyonnais, notamment l’acquisition d’une toile de Poussin, et commente l’actualité.

Le Musée des beaux-arts de Lyon connaît une situation critique dans le cadre de l’acquisition éventuelle d’un Poussin – vous avez jusqu’au 30 juin pour réunir la somme nécessaire. Que pouvez-vous nous dire sur cette affaire et, de manière plus générale, sur la politique d’acquisition menée par un musée en région comme le vôtre ?
En ce qui concerne le projet d’acquisition du tableau de Nicolas Poussin La Fuite en Égypte, nous entrons dans la dernière phase de négociations. Je n’entrerai pas dans les détails. Je peux dire néanmoins que lors de la demande d’exportation du tableau, le propriétaire avait déclaré une valeur entre 10 et 15 millions d’euros. Il est possible que ce soit un peu plus. Il s’agit d’une opération exceptionnelle : pour l’importance du tableau dans l’œuvre de l’artiste – une œuvre que Félibien et Le Bernin commentèrent – et par l’originalité du montage financier : c’est la première fois qu’un musée de région s’associe à un musée national, le Louvre ici, pour garder sur le territoire français un chef-d’œuvre classé trésor national. Cette opération est portée par un collège d’entreprises et nous avons été très émus, Vincent Pomarède et moi-même, de voir réunis dans ce projet quelques grands mécènes du Louvre avec des entreprises et des banques lyonnaises pour qui cette opération représente parfois une première opération de mécénat culturel. Sans le partenariat avec le Louvre, le Musée des beaux-arts de Lyon n’aurait pu prétendre réunir la somme nécessaire. Mais je tiens à rappeler que la somme collectée par Lyon constitue d’ores et déjà un record pour un musée de région ! Nous envisageons de présenter alternativement le tableau dans nos deux musées. Lyon ne possède à ce jour aucune œuvre de Nicolas Poussin alors que le Louvre en compte dans ses collections plus d’une trentaine. Mais peu d’entre elles se rattachent à la dernière période de création du peintre.

Les musées, particulièrement en région, peuvent-ils encore acquérir des toiles de grands maîtres ?
Il est de plus en plus difficile pour un musée de région d’acquérir des œuvres de très haut niveau. Le marché ne nous favorise pas : les prix d’œuvres anciennes atteignent souvent des niveaux très importants. Ne parlons pas des œuvres historiques du XXe siècle ! Nous avons beaucoup de difficultés à suivre cette évolution. À Lyon, même si la ville est généreuse avec ses musées, si nous voulons mener une politique internationale, nous devons nous tourner de plus en plus vers le mécénat. Dans ce domaine, nous avons encore beaucoup à faire. Lors de nos recherches de fonds privés pour le financement du tableau de Poussin, j’ai découvert avec surprise que peu de chefs d’entreprise connaissaient la loi Aillagon et les avantages fiscaux qu’elle autorise. Au musée, une seule personne est actuellement en charge du mécénat alors que le Louvre peut compter sur une vingtaine de « chercheurs » de fonds privés. C’est un enjeu essentiel pour les musées en région que de renforcer ce secteur.

À ce propos, la Rue de Valois estime que cette mission de convaincre les mécènes revient essentiellement aux chefs d’établissement. Le conservateur doit-il, selon vous, supporter l’essentiel de cette mission ou faut-il étoffer les équipes à l’image du Louvre ?
Il est vrai que la recherche du mécénat repose beaucoup sur la personnalité du directeur. Mais il est nécessaire de s’appuyer sur un certain nombre de collaborations. Dans le cas du Poussin, nous avons très vite pris conscience que nous n’arriverions pas, tout seuls, à toucher le monde des entreprises. Nous avons constitué un comité restreint pour lequel nous avons sollicité des chefs d’entreprises, des dirigeants de banques, des collectionneurs et des représentants de la fondation Bullukian. Ils ont accepté de mettre à notre service leurs réseaux. Ces relais ont grandement facilité les contacts que nous avons pris par la suite. Mais souvent la décision tient, au dernier moment, au pouvoir de conviction du directeur, qui seul, je crois, peut certifier, expliquer, faire entrevoir l’importance d’une œuvre dans l’histoire de l’art.

Quels sont les projets du Musée des beaux-arts de Lyon ? Souhaitez-vous renouveler des expériences comme votre grande rétrospective sur Jacques Stella, véritable événement pour la recherche en histoire de l’art ?
À Lyon, nous concevons la programmation des expositions en regard des collections permanentes. Elle doit faire écho en quelque sorte à la richesse de notre musée d’autant plus que nous avons la chance de pouvoir raconter une histoire de l’art de l’Antiquité à nos jours. À l’automne, nous présenterons une exposition intitulée « Le Plaisir au dessin ». Le principe a été d’abord de donner une carte blanche au philosophe Jean-Luc Nancy. Nous lui avons demandé de concevoir un projet à partir des collections d’art graphique du musée mais aussi d’autres musées français. Cette exposition se déroulera en même temps que la Biennale d’art contemporain [de Lyon]. Au sein de ce projet, nous avons tenu, Jean-Luc Nancy et moi, à présenter des artistes contemporains. La sélection
comprendra des dessins de toutes les époques, du XVIe siècle à nos jours. Toutes les écoles seront également représentées. Avec Éric de Chassey, un des meilleurs historiens de l’art aujourd’hui, nous préparons pour l’automne 2008 un important projet d’exposition consacrée à l’art en Europe et en Amérique après la Seconde Guerre mondiale, « Repartir à zéro », un face-à-face entre artistes européens et américains de 1945 à 1950. Aussi bien Stella que la peinture à Lyon au XIXe siècle, ces expositions sont des laboratoires pour l’histoire de l’art. Elles font appel aux spécialistes les plus éminents, en France ou à l’étranger. Expositions exigeantes, donc, mais qui sont toujours accessibles au public le plus large.

Justement comment vous situez-vous par rapport à la Biennale de Lyon et aux autres structures culturelles lyonnaises ?
La Biennale d’art contemporain est une très grande chance pour Lyon. Cette année, nous collaborerons dans le cadre d’une opération « Veduta » qui prévoit de présenter au centre-ville des œuvres d’artistes contemporains. Cela devrait permettre d’attirer au Musée des beaux-arts un public qui n’y vient pas spontanément. Dans le domaine de l’art contemporain, nous avons, nous aussi, une carte à jouer. Une ville aussi importante que Lyon se doit d’avoir plusieurs institutions prééminentes pour l’art du XXe siècle. Après 1945, les musées des beaux-arts n’ont plus voulu assurer ce rôle prospectif. Je crois qu’il est de notre devoir de l’assumer à nouveau, en contrepoint des musées d’art contemporain. Nous menons actuellement une réflexion sur la place à accorder à l’art contemporain au sein de notre établissement.

Quel regard portez-vous sur le Louvre-Abou Dhabi et pensez-vous un jour pouvoir vous y associer dans le cadre d’une exposition temporaire ?
Beaucoup de choses ont été dites sur ce sujet. Je n’ai pas tenu personnellement à signer la pétition de la Tribune de l’art car j’ai été choquée de voir amalgamer les prêts du Louvre à Atlanta et le projet de création d’un Louvre à Abou Dhabi, lequel ne pouvait que susciter, dans sa première formulation, des interrogations. Ces projets posent vraiment la question de la mondialisation et de l’internationalisation des musées. Nous sommes tous confrontés à cette réflexion. Quant à une éventuelle collaboration, il est encore trop tôt pour en parler. Si un projet scientifique du Louvre-Abou Dhabi nous paraît intéressant, pourquoi ne pas prêter des œuvres ? Mais nous avons, de notre côté, le devoir de développer nos propres échanges avec des musées étrangers.

Vous avez auparavant dirigé le Musée d’Unterlinden à Colmar, établissement de gestion privée, géré par la société Schongauer. Quelle est la différence avec une structure publique ?
Rappelons tout d’abord que le Musée d’Unterlinden est un musée public – la collection et le bâtiment appartiennent à la ville –, géré par une société de droit local, la Société Schongauer, où la ville est présente. Cette formule juridique autorise un mode de gestion intéressant, permettant d’avoir une politique d’acquisition vraiment ambitieuse, grâce aux reports de crédits d’un exercice budgétaire à l’autre, ce qui permet en fin de compte d’acheter des œuvres très importantes. Les produits des recettes de la billetterie et de la librairie entrent tout de suite dans les caisses de la Société Schongauer, soit une enveloppe immédiatement disponible pour des acquisitions. J’ai commencé ma carrière de conservateur à un moment où l’on pouvait compter sur des financements très importants de la part de l’État, qu’il s’agisse du FRAM (Fonds régional d’acquisition des musées) ou du fonds du patrimoine. La situation est bien différente aujourd’hui. À Lyon, les crédits d’acquisition sont mutualisés. Chaque institution reçoit une enveloppe pour les acquisitions courantes. Pour des œuvres plus importantes, il faut plaider auprès de l’élu à la culture, Patrice Béghain, qui doit arbitrer. Autant d’institutions qu’il faut légitimement satisfaire…

Quelles expositions ont récemment retenu votre attention ?
J’ai été passionnée par le nouvel accrochage des œuvres historiques et de la collection contemporaine du Musée national d’art moderne (MNAM), au Centre Georges-Pompidou. À ce titre, nous avons pour projet de repenser l’accrochage de notre propre section contemporaine, qui, dans l’idéal, pourrait être enrichie de dépôts du MNAM ou de prêts d’institutions privées. J’ai aussi été émerveillée par l’exposition Gorky et celle d’Annette Messager, intelligente, poétique et stimulante.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°262 du 22 juin 2007, avec le titre suivant : Sylvie Ramond : « Un travail de pédagogie vers les entreprises »

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