Le MAMVP

Suzanne Pagé : Un musée en mouvement

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 1 février 2006

À l’occasion de la réouverture du Musée d'art moderne de la ville de Paris (MAMVP), Suzanne Pagé, sa directrice, définit sa spécificité et explique le choix de Bonnard et Huyghe pour les expositions inaugurales.

Dans la géographie artistique parisienne des musées, en quoi le MAMVP se distingue-t-il des autres ?
Il est « parisien » d’abord, mais là où on attend toujours Paris, c’est-à-dire avec une ambition internationale. La spécificité du musée, avec sa double vocation, historique et contemporaine, ce serait de se vivre dans une aventure permanente. Cela signifie refuser les acquis, rester en alerte sur tous les fronts et donc intégrer dans sa programmation, le paramètre risque. 

Avez-vous une approche spécifique pour les expositions temporaires ?
Il s’agit de toujours reconsidérer figures ou mouvements à partir des questions les plus à vif du moment.
Ainsi, l’exposition consacrée à Giacometti a contribué à le sortir d’une image surannée, « montparno », et de ramener sa démarche à des problématiques très actuelles. De même, pour le fauvisme, on s’est appliqué à ne pas en faire une histoire strictement française, mais à le réinscrire dans les réseaux européens de l’époque.

Côté art contemporain, qu’est-ce qui a gouverné la stratégie de votre programmation ?
La volonté d’anticiper les attentes et questionnements des artistes d’abord, mais aussi du public. Programmer l’art contemporain, c’est aller très vite là où l’on ne sait pas complètement où l’on va ; c’est se remettre sans cesse en question, ne pas craindre de se mettre soi-même en péril aux côtés des artistes. C’est là la garantie d’une vraie nécessité et celle d’une légitimité intérieure pour les décideurs en matière d’art.

Comment cela s’est-il matérialisé dans votre programmation ?
Lorsque j’ai dirigé l’ARC et organisé des exposition d’artistes aujourd’hui très établis, j’ai eu droit à des cahiers de doléances vraiment très hostiles. Il s’agissait, pour moi, de montrer les artistes très tôt et la liste est longue. De fait, pour beaucoup d’entre eux, nationaux ou internationaux, le musée/ARC a été le lieu de leur première exposition institutionnelle.

Un tel engagement vis-à-vis des artistes vous a sans doute permis de développer la collection. Qu’en est-il ?
Quand j’ai été nommée à la tête de l’ensemble du musée, j’ai délimité un champ pour la collection en partant d’un fonds très parisien pour l’élargir à l’Europe. Je souhaitais qu’il y ait un passage entre programmation et collection parce que les expositions sont le bon moment et le lieu idéal pour tester les œuvres. Le musée disposerait aujourd’hui d’une formidable collection si nous avions pu acheter à la mesure de nos rêves. Cela n’a pas été possible faute d’un budget suffisant et régulier.
Sur la base d’un fonds très lacunaire, nous nous sommes efforcés de constituer des ensembles, alors inexistants, à partir des années 1960. Par exemple, si l’on s’en tient à la scène française, autour du nouveau réalisme, de la figuration narrative, de Supports-Surfaces et de la photo plasticienne… Nous avons pu aussi réaliser des acquisitions d’œuvres de grandes figures contemporaines exposées au musée comme Buren, Boltanski, Messager, Lavier, Frize, Huyghe, Parreno… et Richter, Polke, Darboven, Baselitz, Douglas Gordon, Tacita Dean…, enfin des ensembles vidéo et de jeunes artistes français et européens.
Il faut parler évidemment de l’acquisition miraculeuse de la première version de La Danse de Matisse, pièce fondatrice pour le musée, et de toutes les donations dues à la générosité des artistes.

Le musée rouvre après 2 ans de travaux. Qu’est-ce qui les justifiait ?
Le bâtiment qui abrite le musée date de la fin des années 1930. Il n’était pas aux normes de sécurité pour le public. Il a donc fallu l’y mettre. Cela est sans conséquence sur le programme muséographique d’ensemble du bâtiment, mais nous permet de rouvrir une salle Boltanski agrandie, au sous-sol, et de disposer à côté d’un espace vidéo.

Pourquoi avoir présenté  Pierre Bonnard et Pierre Huyghe à l’occasion de la réouverture du musée ?
Pierre Bonnard est très présent dans notre collection, notamment avec un vrai chef-d’œuvre, Nu dans le bain, de 1936. C’est un artiste que les peintres regardent avec beaucoup d’attention, fussent-ils aussi différents qu’Ellsworth Kelly, John Armleder ou Peter Doig. Il s’agit de repositionner Bonnard, supposé « peintre du bonheur », comme l’un des plus importants du xxe siècle, tel que le voyait Matisse, et l’une des grandes figures d’une modernité « autre ». Son œuvre pose le problème du sujet de la peinture au cœur de la création d’aujourd’hui.

Et Pierre Huyghe ?
Pierre Huyghe est un formidable artiste. J’admire l’exigence qu’il s’impose de toujours chercher ailleurs. Il y a chez lui une maîtrise qui lui permet de tout faire, mais aussi une exigence spéculative, une inquiétude, qui le taraudent et l’amènent à ne jamais s’enfermer dans un système. Cette dérive est d’ordre poétique et produit à chaque fois de fantastiques situations esthétiques et émotionnelles.

Autour de l’exposition

Informations pratiques L’exposition Pierre Bonnard « L’œuvre d’art, un arrêt du temps » se tient du 2 février au 7 mai au musée d’Art moderne de la Ville de Paris. Ouvert du mardi au dimanche, de 10 h à 20 h, mercredi jusqu’à 22 h. Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, 11 av. du Président Wilson, XVIe, tél. 01 53 67 40 00

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°577 du 1 février 2006, avec le titre suivant : Suzanne Pagé : Un musée en mouvement

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