Vendredi 20 septembre 2019

Soulages la conscience de l’histoire

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 15 avril 2014 - 1784 mots

Le 31 mai prochain, le Musée Soulages ouvrira ses portes à Rodez, pays natal
du plus célèbre des peintres français vivants. Une consécration, en même temps que l’aboutissement d’une vie entière tournée vers l’art et la reconnaissance.

L'histoire aura donc eu raison de lui. Le 31 mai prochain sera inauguré à Rodez le Musée Soulages. Interrogé par Le Figaro, il y a un an, sur le bonheur qui devait être le sien à l’idée qu’un musée porte son nom, l’artiste répondait : « Il porte mon nom à une condition très particulière : qu’il y ait 500 m2 ouverts à une exposition temporaire d’autres artistes. Je n’ai jamais voulu de Musée Soulages. Je l’ai refusé au maire de Montpellier, Georges Frêche. Je ne voulais pas d’un musée personnel. » Si Pierre Soulages ne voulait pas d’un musée à son nom, c’est qu’il s’est toujours méfié de ce que ce genre d’institutions se transforme très vite en mausolée. Début 2000, Georges Frêche a eu beau lui faire miroiter « l’alpha » d’un nouveau Guggenheim, le peintre n’en a pas voulu, déclarant préférer « être l’oméga d’une collection existante ». L’édile ne se le fit pas répéter deux fois et décida aussitôt de faire construire une extension au Musée Fabre pour y accueillir, en février 2007, une donation exceptionnelle de vingt toiles que l’artiste fit pour exprimer la fidélité sans faille qui le rattachait à cette institution et à cette ville. Installé à Montpellier pendant l’occupation, le jeune Soulages n’a cessé de fréquenter le musée : « Le premier musée, dit-il, où j’ai commencé à regarder vraiment de près les tableaux. » De plus, c’est à Montpellier qu’il a rencontré celle qui devait devenir sa femme en 1942, Colette Llaurens.

Soulages, comme Monet
À Rodez, l’histoire est d’une autre nature. Pierre Soulages y est né voilà plus de 93 ans. C’est à Conques, le village voisin où, gamin, il a découvert l’art roman, que l’artiste a refait la totalité du
programme des vitraux de l’abbatiale de Sainte-Foy (1987-1994). L’Aveyron, c’est son pays. Adolescent, il prend part à des fouilles archéologiques et découvre au Musée Fenaille les statues-menhirs. Aussi, qu’il ait finalement accepté le principe d’un musée à son nom et, que, avec Colette, ils aient accordé en donations à la Communauté d’agglomération du Grand Rodez quelque cinq cents pièces, évaluées à plus d’une trentaine de millions d’euros, de son œuvre personnelle, n’est pas surprenant. Cela relève tout simplement d’une « conscience de l’histoire » qu’ont toujours eue les plus grands et qu’ils se sont le plus souvent appliqués à parfaire tout au long de leur existence. Ainsi, au lendemain de l’armistice, Claude Monet écrit à son ami Clemenceau pour lui faire savoir qu’il offre à l’État français deux grands panneaux de ses Nymphéas : « C’est peu de chose mais c’est la seule manière que j’ai de prendre part à la Victoire. » On connaît la suite : ce sont vingt-deux panneaux que le peintre donnera finalement – l’acte de donation est signé le 12 avril 1922 –, assuré qu’il est de trouver place dans ce bâtiment de l’Orangerie, spécialement aménagé pour l’occasion, situé place de la Concorde – anciennement, place Royale ! – en plein cœur de Paris. Qui dit mieux ? Si les conditions dans lesquelles le musée de Rodez voit le jour sont différentes, cette même conscience de l’histoire n’a jamais cessé d’animer les deux artistes. Un simple coup d’œil sur l’attention qu’ils portent à leur représentation est instructif : Monet et Soulages partagent un sens commun de leur image.

Des dons réguliers
Ce soin n’a rien de répréhensible. Il participe à cette façon de se persuader de la place que l’on occupe, au même titre qu’un artiste prend soin à conduire au mieux sa carrière en choisissant de répondre ou non aux invitations à exposer qu’on lui adresse ; parallèlement, pour toutes sortes de raisons, d’avoir à l’égard des uns et des autres certains gestes de générosité, en don ou donation d’œuvres. À considérer le cas de Pierre Soulages, on observe qu’avant même Montpellier et Rodez, s’il était déjà représenté dans les collections publiques françaises, il ne l’était pas de façon nombreuse, du moins pour un artiste de cette envergure. Dix-huit œuvres de l’artiste figurent à l’inventaire des collections du Musée national d’art moderne à Beaubourg, dont douze peintures sur toile, verre ou médium, trois sur papier et trois estampes. Si la première œuvre qui y entre en 1951 procède d’un achat de l’État d’une belle huile sur toile, datée de l’année précédente, et que celui-ci réitère cinq ans plus tard en acquérant une peinture encore plus grande, Soulages vise à conforter sa présence au sein des collections nationales en faisant don d’une toile aussi importante l’année suivante. Au cours des années 1960, si une œuvre sur papier et deux toiles viennent compléter les acquisitions du musée, l’artiste fait à nouveau don d’une toile et d’un brou de noix, non directement, mais par l’intermédiaire de la Société des amis. Alors qu’une œuvre sur papier et trois grandes peintures sont encore acquises en 1978, 1980 et 1987 par l’institution, une eau-forte et deux lithographies lui sont offertes respectivement par la Société des amis et par Bernard Gheerbrandt, grand éditeur et fondateur de la librairie La Hune. En 2003, le musée fait entrer une nouvelle pièce, acrylique et pastel sur panneaux de médium, qui vient justement agrémenter l’ensemble. Dix ans plus tard, Soulages fait don de deux peintures sur verre de 1948, « en signe d’amitié et d’estime pour Alfred Pacquement », qui lui a consacré en 2009 une rétrospective pour ses 90 ans, mais reste aussi attentif à ce que le musée possède un panel le plus complet possible de son œuvre.

On pourrait pareillement brosser un tableau de la représentation de Soulages dans les collections des musées et autres institutions en région. On se rendrait alors compte que son œuvre y est assez bien distribuée aux quatre coins de l’Hexagone, entre des musées et des collections comme ceux de Nantes, Rouen, Saint-Étienne, Toulouse, le CNAP, le MacVal et les Frac de Bretagne, PACA, Languedoc-Roussillon et Auvergne. Les œuvres conservées recouvrent à peu près l’ensemble du parcours accompli par l’artiste, et actent la diversité des techniques employées. Sur la quarantaine d’œuvres environ, deux tiers sont des peintures et, le reste, des estampes ; enfin, une dizaine de ces œuvres procèdent de dons effectués pour l’essentiel par des collectionneurs privées.

Une exégèse fidèle
À Rodez, Pierre Soulages et sa femme ont participé au concours d’architectes destiné à désigner le lauréat, mais leurs voix ne représentaient que deux seizièmes du jury. S’il a approuvé le choix qui s’est porté sur le cabinet catalan RCR Arquitectes et Passelac & Roques Architectes associés, l’artiste ne cache pas qu’il est intervenu dans la muséographie, comme il était positivement intervenu dans la scénographie de l’exposition du Musée des beaux-arts de Lyon en 2012. Pierre Soulages est ainsi ; il aime mettre la main à la pâte des affaires qui le concernent. Il n’imagine pas rester sur le côté à regarder les autres faire avec son art, il aime travailler avec les commissaires, être du montage de ses expositions. Pierre Encrevé, son fidèle exégète, commissaire de plusieurs de ses expositions – dont la rétrospective du Centre Pompidou en 2009 – et auteur de son catalogue raisonné, le sait bien. D’aucuns penseront qu’il cherche à contrôler les situations qui le concernent. Ils se trompent. Pour l’artiste, son travail ne s’arrête pas à l’atelier. Il sait trop bien qu’aucun lieu ne ressemble à un autre, aussi faut-il chaque fois trouver la bonne solution. Il n’est pas peu fier, par exemple, d’avoir eu l’idée, lors de sa première exposition au Centre Pompidou en 1979, d’accrocher ses toiles dos à dos depuis le plafond pour qu’elles flottent dans l’espace. « Un accrochage crée une linéarité, un sens, comme le fait la BD ou le cinéma, disait-il au Figaro. Mais lorsque l’on place des toiles dans l’espace, l’œil peut les confronter, juste en circulant. On se construit son propre sens. » À Rodez, les visiteurs du musée pourront découvrir les travaux préparatoires des vitraux de l’abbatiale de Conques, des peintures de jeunesse figuratives de l’artiste, ses fameux brous de noix ainsi que son œuvre imprimé ; à l’occasion de l’inauguration du musée, ils verront une exposition d’une trentaine d’Outrenoirs, réalisés de 1979 à nos jours, sélectionnés par le peintre. C’est dire s’ils trouveront donc à faire l’expérience de sa peinture telle que Soulages l’aura voulue.

Soulages avant Kline, preuve à l’appui

Pierre Soulages ou Franz Kline ? Lequel des deux est le premier à avoir imaginé ce genre de peinture à larges coups de brosse structurant jusqu’à l’architecturer la surface iconique du tableau ? Le débat est ancien, et ceux qui connaissent bien le premier savent qu’il s’est toujours montré précis à ce sujet. Parce qu’il n’a jamais fait partie d’aucune chapelle en son pays et qu’il a construit sa renommée aux États-Unis dès le début de sa carrière à la fin des années 1940, au cœur d’une scène new-yorkaise qui s’éveillait à l’expressionnisme abstrait, Soulages a été contraint de justifier sa préséance sur l’Américain. Pièce à l’appui.

Un magazine illustré de 1947
Aussi, à juste titre, a-t-il toujours renvoyé ceux qui le contestent à un article qu’il garde bien soigneusement dans ses archives. Il suffit en effet de feuilleter le numéro d’Art international de mars-avril 1958 pour en prendre la mesure. L’article signé William Rubin, l’un des plus grands historiens d’art américain et ancien conservateur du MoMA, se consacre à une étude intitulée « The New York School of Art, Then and Now ». Pour servir d’élément de comparaison, l’auteur illustre son papier d’une œuvre de Soulages datée de 1947 qui est faite de grandes zébrures noires. À cette époque, Franz Kline n’en était encore qu’à une figuration postcubiste comme cela allait de soi pour cette génération. Démonstration était donc faite, qui plus est par un Américain même : rien de plus satisfaisant pour le peintre de Rodez que de se voir ainsi placé en situation pionnière ! C’est aussi cela, se faire une place dans l’histoire.

Repères

1919
Naissance le 24 décembre à Rodez (12)

1949
Première exposition personnelle à la Galerie Lydia Conti

1960
Première rétrospective à Hanovre, Zurich et La Haye

1979
Début de la période Outrenoir. Exposition au Musée d’art moderne de la Ville de Paris

1986-1994
Création des 104 vitraux de l’abbatiale de Sainte-Foy de Conques

2005
Don de 500 œuvres à la Communauté d’agglomération du Grand Rodez

2007
Inauguration de l’extension du bâtiment du Musée Fabre (Montpellier) qui accueille la donation Soulages

2010
Pose de la première pierre du futur Musée Soulages

2014
Ouverture, le 31 mai, du Musée Soulages, à Rodez

« Les Outrenoir(s) dans les collections européennes »

Du 31 mai au 5 octobre. Musée Soulages à Rodez (12).
Ouvert de septembre à juin, du mardi au vendredi de 10 h à 12 h et de 14 h à 18 h, et le samedi et dimanche de 11 h à 18 h.
En juillet et août, le lundi de 14 h à 18 h et du mardi au dimanche de 11 h à 18 h.
Tarifs : 7 et 4 €.
Commissaires : Benoît Decron et Pierre Encrevé.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°668 du 1 mai 2014, avec le titre suivant : Soulages la conscience de l’histoire

Tous les articles dans Actualités

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque