Serge Moati : l’art et la manière cathodique

Par Manou Farine · L'ŒIL

Le 1 novembre 2005

On connaît sa manière énergique et affable d’écouter et de distribuer la parole, sa façon d’encourager
et de gouverner le débat par d’amples mouvements de mains et hochements de tête, pointant d’un doigt l’interlocuteur en attente, de l’autre l’interlocuteur en marche, guettant par-dessus ses lunettes, feignant le désaccord ou l’étonnement pour mieux aiguillonner les Ripostes, rendez-vous dominical vissé sur La Cinquième depuis 1999. L’un des rare talk-shows soucieux de la chose publique, animé et produit par Serge Moati avec le succès que l’on sait, aura imposé son concepteur comme l’un des incontournables du paf. Présent sur tous les fronts de l’image, après être longtemps resté derrière la caméra, ce touche-à-tout devenu puissant s’est essayé encore depuis le lancement de la TNT à une nouvelle série documentaire : Mes questions sur…, enquêtes filmées sous forme de face-à-face, puisant dans l’univers singulier d’anonymes et renouant avec la marque de fabrique du personnage :  ce mélange exercé de présence subjective mise en scène et de sérieux propre à l’investigation. Une formule qui ne rechigne pas à rendre visible la machinerie du film documentaire. Et qui – bien que l’intéressé s’en défende – atteste du plaisir manifeste pris à poindre à l’image.
C’est par l’image que Serge Moati amorce d’ailleurs son parcours en 1968, à vingt-deux ans, signant déjà des reportages pour Cinq Colonnes à la une, s’essayant très vite à la fiction, tout en enchaînant documentaires, films institutionnels et réalisations d’émissions. Il fréquente le cénacle mitterrandien, participe à l’élaboration de son image, dirige FR3 de 1981 à 1985 et prolonge son intérêt pour le débat, le spectacle et les stratégies politiques par des séries de documentaires dont quelques-uns feront date, suivant ici Jean-Marie Le Pen, explorant là, caméra à la main, les coulisses des campagnes électorales.
Mais ça n’est pas suffisant. Depuis 1990, il dirige Image & Compagnie, une société de production à l’image du patron : hétéroclite et engagé, alternant fictions rentables et documentaires plus « exigeants ». La petite dernière, une collection documentaire produite par Jean-Paul Boucheny et dirigée par Moati vient remplacer Créations, une série qui se proposait d’accompagner au plus près l’élaboration d’une œuvre par un artiste, toutes disciplines confondues. Exercice compliqué en forme de vœu pieu pour qui veut équilibrer audience et initiations aux choses de l’art. La nouvelle version coproduite par Arte, revue et corrigée, rebaptisée L’Art et la Manière prend ses marques depuis janvier dernier. Vingt-six minutes hebdomadaires consacrées à un artiste contemporain, ouvrant son univers et sa démarche à un réalisateur, et livrant un convaincant dosage de rencontres, d’intimité et d’art en train de se faire. Xavier Veilhan, Marc Desgranchamps, Alain Fleischer, Wang Du ou Matali Crasset se sont déjà soumis à l’exercice. En janvier 2006 devrait en être diffusée une série toute fraîche, si l’on en croit la ténacité manifeste des acteurs concernés, dans un paysage télévisuel jusqu’ici fâcheusement timoré (y compris le service public) en matière d’art.

L’Art et la Manière, une émission proposée par Serge Moati et produite par Jean-Paul Boucheny, tous les samedis à 14 h 45 sur Arte (câble, satellite, TNT).

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°574 du 1 novembre 2005, avec le titre suivant : Serge Moati : l’art et la manière cathodique

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