Dimanche 18 février 2018

Serge Lutens

“Je ne retrouve plus cette révolution propre à l’art”?

Par Martine Robert · L'ŒIL

Le 22 août 2007

Son nom ne figure pas seulement sur des fioles de parfum. Poète des fragrances, Serge Lutens est aussi un créateur d’images. Un artiste qui « expire » là où d’autres sont inspirés.

Auteur des parfums et fards éponymes présentés aux Salons du Palais Royal, esthète adulé des stars, Serge Lutens a parcouru un chemin emprunt de créativité – apprenti coiffeur lillois, photographe pour Vogue, directeur artistique chez Dior puis Shiseido – avant de devenir ce poète des senteurs reconnu internationalement, de Deneuve à Madonna, de Jean-Paul Gaultier à Karl Lagerfeld.

Poète, photographe, créateur de senteurs, vous êtes un artiste polyvalent. Quel est votre rapport à l’art ?
Serge Lutens : La plupart des gens placent le mot « art » devant tout : art de vivre, art de cuisiner, art de plaire… Ce mot est usé et, je crains qu’il ne perde son sens et sa vérité originelle. Par définition, un artiste n’accepte pas la vision du monde telle qu’il la reçoit. Il la transforme, l’embellit… ou la tue par son expression personnelle.
Tuer et recréer pourrait être la définition de l’art. C’est le principe même de son côté révolutionnaire.

En quoi l’art vous touche-t-il ?
Certains peintres, par leurs expressions, m’ont bouleversé. En raison de leur nouveauté, leurs œuvres furent peu reconnues à leur époque, pour être finalement encensées. Pour moi, elles gardent la même force qu’à leur origine. La révolte de l’artiste traverse le temps grâce à sa production. C’est un comble d’injustice qu’à la mort des artistes, leur révolution picturale soit occultée pour ne laisser place qu’à des produits mythifiés par le marché de l’art. C’est le cas pour Modigliani, Renoir, Picasso… Quelquesfois, mieux vaut la rage des critiques. Elle est plus stimulante qu’un consensus pouvant être très annihilant pour l’artiste.

L’iconoclasme de l’art est-il pour autant universel ?
Toutes les révolutions esthétiques ne se sont pas imposées avec la même force. Il est difficile de comparer Monet, avec Seurat, Picasso dans sa période cubiste, ou encore le Douanier Rousseau ! Ils ont pourtant tous créé à leur époque une révolution des yeux, allant à l’encontre des conventions, ou modifiant le sens des perspectives. Il en est ressorti des chefs-d’œuvre.
Lorsque Vélasquez fait cet étonnant portrait nuancé de noir du roi Philippe IV (1623), la main droite du roi, si on la regarde seule, est aussi peu réaliste que le portrait incroyable de Daniel Kahnweiler (1910) par Picasso.
L’art est la seule morale. Entendez par là, ce qui réconcilie l’artiste avec lui-même, où il se découvre en magie, où se dépassent les frontières de l’admissible.

Quelles sont vos sources d’inspiration : lectures, voyages, senteurs… ?
Inspiration… Il s’agit plutôt d’expiration ! On est en état d’inspiration dès que l’on reçoit et on exprime dès que l’on expire. Personnellement, j’absorbe tout par un buvard ; en même temps, je suis mon plus grand censeur et mon pire critique.

Pourriez-vous associer certains de vos parfums à un tableau ?
La plupart de mes parfums peuvent être associés à un texte plus qu’à un visuel. Un parfum est composé de molécules vivantes dont l’assemblage échappe à la volonté. Influencées plutôt que placées, les essences reforment une trame invisible où se déclare le parfum.
Tout comme l’écrivain contient son roman… Dès que le stylo va courir sur le papier, cette volonté va, par le langage ou l’écriture, se modifier. Lorsqu’il aura conclu ce consensus avec lui-même, il se retrouvera en état d’affinité avec la création. Son expression laisse une place à l’improvisation immédiate…

Vous dites qu’un parfum c’est une question d’affinité et de sensibilité, liée au vécu de chacun. N’est-ce pas identique avec une œuvre d’art ?
Absolument, si l’on ne triche pas ! Sinon, c’est l’expression du mensonge ; c’est-à-dire la volonté de plaire, à la première personne, au public.
L’artiste se retrouve par une œuvre. Il y trouve (ou pas) une réponse ou, quelques fois, une autre question. Refuser une œuvre est aussi fort que l’accepter. Choisir est un acte demandant une participation conjointe de l’œil, de la mémoire et de l’émotion. S’il n’y a pas fonctionnement de ces sens, il n’y a pas de choix possible. Ce serait comme choisir un parfum parce qu’il est connu sans se servir de ses sens : une absurdité !

Pour Dior vous vous êtes improvisé « créateur de couleurs ». Que vous inspire la couleur ?
Exprimer une couleur par le fard… En ce qui concerne l’évocation d’un parfum, Gris Clair par exemple, c’est l’imagination, alliée à l’image proposée, qui donne la couleur. Gaston Bachelard nous dit : « Le noir est le refuge des couleurs. » Une affirmation déjà évoquée par Goethe dans De la théorie des couleurs.

Quels sont les pratiques et les artistes qui vous inspirent le plus ?
Cinéma, peintures, romans… tout ce qui donne une image juste et forte, évidente à mes yeux. Les mots sont aussi puissants que les visuels et créent des images, parfois si belles, qu’ils ne pourraient être proposés autrement que par l’écriture. J’ai souvent vu certains des poèmes de Charles Baudelaire illustrés. C’était toujours une catastrophe.
Les artistes qui me fascinent sont nombreux. Parfois pour une toile ou deux. Rembrandt, par exemple, je m’attache surtout à ses vieillards, proches d’une vérité que nous découvrons. Ses toiles sont comme recouvertes d’un fard invisible qui serait la mort. Elles sont celles que je préfère dans toute sa production.
En ce qui concerne sa Bethsabée, puissamment évoquée, Rembrandt m’emmène dans un autre registre et là… je le quitte. Je préfère des expressions de vieillards qui s’approchent de la mort à l’évocation possible de la sensualité sous cette forme. C’est peut-être la Bethsabée elle-même que je n’aime pas.

Qu’est-ce qui vous a marqué dans votre carrière de photographe ?
Mes photographies sont l’expression de la mise en scène du modèle par les fards, les accessoires, les bijoux, les décors. Ce ne sont pas des photos de mode ou des photos comportementales. Ce sont des images composées, rêvées… des images « Serge Lutens ». Ces instants préparés sont inoubliables.
J’aime la photographie lorsqu’elle est nécessaire ; expression d’un lieu, d’une action, de l’instant perçu. Un ami me disait, que même s’il y a aujourd’hui de plus en plus d’appareils photos et de plus en plus d’images, il n’y a toujours qu’une dizaine de grands photographes par siècle ! C’est la façon de regarder, de changer la réalité qui détermine un véritable artiste.

Quels sont les photographes que vous admirez le plus ?
J’ai collaboré avec de nombreux photographes qui ont déterminé notre époque : Richard Avedon, David Bailey, Guy Bourdin, Helmut Newton, Irving Penn, Bob Richardson… Bob Richardson fut l’un de mes amis. J’aime sa vision.

Vous avez organisé une exposition de photographies d’après des visages d’artistes en hommage à la peinture moderne et à l’expressionnisme allemand au Guggenheim, puis en Europe et en Amérique du Sud. Qu’en avez-vous retiré ?
Je collaborais avec la maison Christian Dior en 1970, et j’ai considéré cette série d’images comme un exercice de style, un jeu de possibilités.
Comme une éponge, j’y ai absorbé l’image proposée par Léger, Picasso, Braque, Seurat… Lorsque je regarde aujourd’hui ces images, je pense m’y être assemblé.

Vers quelles découvertes Madeleine Lévy, célèbre antiquaire de la rue Jacob à laquelle vous avez été très lié, vous a-t-elle conduit ?
Madeleine Lévy était mon amie ; je l’admirais. Elle avait des goûts fort éclectiques, les miens étaient plus sélectifs. Notre rencontre fut complémentaire. Et son regard sur les arts m’a beaucoup appris.

Comment êtes-vous venu au ciné-ma, au court-métrage et au film publicitaire ?
Je pense avoir été terriblement tenté par l’expression cinématographique, que j’ai appris à aimer, à apprécier et à analyser, à travers les films que j’ai vus et revus. Mes professeurs furent les films.

Votre travail a été récompensé par de nombreux prix. Qu’est-ce qui a séduit les jurys dans vos œuvres ?
Les jurys qui m’ont honoré ont reconnu une expression. Ces films picturaux ne content pas une histoire. Les images étaient leur but ultime.

Pour quelles raisons avez-vous choisi de vivre à Marrakech : l’esthétique, le climat, la culture, l’histoire, les senteurs… ?
Sans doute pour toutes ces raisons. Mon coup de cœur pour Marrakech a fait que je m’y suis fixé. C’est la ville qui m’a choisi, elle est responsable.

Vous collectionnez les orientalistes des années 1930 qui ont vécu, comme vous, au Maroc…
C’est une collection sur une courte durée qui n’a eu pour but que l’agrément de l’acquérir. Nombreuses et exemplaires, ces toiles sont des œuvres décoratives. Trois années environ pour rencontrer ces tableaux, leurs possesseurs. Un genre d’incendie fugace… une passion qui m’a traversé.
Il ne s’agit pas vraiment de toiles orientalistes, plutôt de peintures coloniales, de style Art déco, post-cubistes, post-fauvistes. Cela va de 1860 jusqu’à la fin des années trente ; de Majorelle, en passant par Jouve, Marcelle Akeim…

Vous aimez les arcades du Palais Royal. Qu’appréciez-vous dans ce lieu : l’alliance entre le patrimoine et les colonnes de Buren ?
J’ai désiré y résider pendant plusieurs années. Mais j’ai fini par comprendre que le Palais Royal me plaisait à l’extérieur. Il est plus enrichissant de s’y promener se faisant protéger du temps, par le lieu et sa beauté. Les colonnes n’ont rien à faire là-bas, pas plus que les boules de chrome à l’intérieur des fontaines. Le Palais Royal ne permet pas tous les mariages.

Qu’est ce qui a guidé vos choix dans la décoration des Salons du Palais Royal, où sont exposés vos parfums ?
Les Salons du Palais Royal réunissent ce qu’il pouvait y avoir de plus beau en cette période du Directoire. Ces choses étaient dispersées dans des maisons, je les ai fidèlement réunies. Le lieu m’a guidé ainsi qu’une documentation prodigieuse sur cette époque et ses décors peints. Mais le mauve des Salons n’est pas « Directoire », les couleurs d’alors tirant plutôt vers les verts pâles.
Les Salons du Palais Royal appartiennent au Palais Royal. Je n’aurais fait cela nulle part ailleurs.

Après l’exposition olfactive montée pour « Lille 2004 », projetez-vous d’exposer de nouveau vos œuvres ?
Le Labyrinthe olfactif de « Lille 2004 » fut une création autonome et non pas une exposition. Les expositions sont intéressantes pour la mise en scène que je peux y faire de mon passé… visité au présent.

Quelle exposition vous a particulièrement enthousiasmé ?
Beaucoup ! C’est toujours intéressant de pouvoir réunir l’œuvre entière d’un artiste. C’est une grande stimulation.

En tant que collectionneur, êtes-vous guidé par le cœur ou par la raison ?
Personnellement, je ne m’envisage pas comme un collectionneur. Les objets sont infidèles ; les passions dévorent l’instant. Vous-même pensez être le participant alors que vous n’en êtes que le spectateur. Les objets rencontrés créent par leur accumulation, un genre de collection. En fait, lorsqu’on possède, ce n’est déjà plus une fièvre. L’on a visité une partie de soi qui se repeuplera en autre vision.

Que pensez-vous du marché de l’art en France aujourd’hui ?
Si je ne connais pas ce marché, les productions proposées me semblent issues d’un « à bout de souffle ». Elles sont dans une impasse. La photographie semble avoir supplanté tous ses concurrents visuels : peintures, sculptures… Il reste quelques créateurs contemporains, mais la majorité ne fait que des variations sur des choses déjà existantes. Je ne retrouve plus cette révolution propre à l’art, tel que je le conçois… Tout cela accompagne parfaitement notre époque qui se répète, ressasse, n’éblouit plus. Les grands demeurent les grands. Les revivre à travers leurs œuvres (expositions, livres) me paraît une chance folle encore offerte.
Pour posséder la collection que je voudrais, je devrais me changer en voleur dans les musées.

Biographie

1942 Naissance à Lille. 1956 Apprenti coiffeur. 1962 À Paris, il devient créateur d’objets pour Vogue. 1967 Christian Dior lui demande de créer sa propre ligne de maquillage. 1973 Le Guggenheim de New York expose ses photographies. 1980 Collaboration avec Shiseido. 1990 Grand prix de la qualité de l’image du film d’art à l’Unesco. 2000 Création de la marque Serge Lutens. 2006 Il partage sa vie entre Paris et Marrakech.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°582 du 1 juillet 2006, avec le titre suivant : Serge Lutens

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