Vendredi 14 décembre 2018

Saporta, l’émulsion chorégraphique

Par Martine Robert · L'ŒIL

Le 21 novembre 2008 - 1867 mots

Ouverte à d’autres disciplines que la sienne, férue de philosophie, Karine Saporta ne dresse pas de frontières entre son travail chorégraphique et photographique.

Un « Dansoir » sur le parvis de la BnF, un solo pour la scène de Poitiers, des concerts dansés, une collaboration avec l’INA, une Nuit blanche à Tokyo, des créations audiovisuelles, des affiches, des expos photo… D’où vient cette hyperactivité  ?
Karine Saporta : Je ne prends jamais de temps de respiration. Enfant on m’a tellement répété que si je voulais réussir en danse, il faudrait travailler, travailler encore… Je suis une femme d’action, parfois même, je me juge trop impulsive. Pourtant, je crois être aussi passionnée par la réflexion théorique. Entre ces deux penchants, l’un pour la théorie, l’autre pour la pratique :
 je cherche le point d’équilibre.

Vous êtes une artiste éclectique, quel est votre parcours  ?
Après des études de danse classique, j’ai suivi un cursus universitaire en philosophie et en sociologie. Il a fallu que je prenne mes distances avec cette formation universitaire, qui a fait de moi, indiscutablement, une chercheuse, pour m’autoriser les voies de la création. Déontologiquement, je jugeais la création individuelle moins utile à l’humanité qu’une contribution au savoir universel.
La chance a été pour moi de partir aux États-Unis étudier le cinéma, la vidéo, la télévision, la photographie et la chorégraphie. J’ai fondé ma compagnie après avoir d’abord formé un groupe de recherche avec plusieurs personnalités artistiques aujourd’hui reconnues dans le paysage chorégraphique français. Là, comme au sein du Centre chorégraphique national de Caen/Basse-Normandie que j’ai dirigé jusqu’en janvier 2004, je n’ai jamais cessé de mener une activité de recherche et de transmission. Un travail de fond sur le corps et sur l’émotion me semble incontournable. Ma démarche est à la fois artistique et intellectuelle.

Vous êtes une artiste engagée, poétique, parfois mélancolique…
J’ai un regard exigeant sur les choses, je ne me contente pas de l’actualité qui saute aux yeux. Je me sens parfois désappointée par le genre humain, « flouée », disait Simone de Beauvoir. Mais, je me donne pour mission de résister à la tentation de l’amertume, d’entretenir des rêves, des idéaux. Sans ces derniers, on ne peut pas se prétendre « engagé ». Pour trouver la force en soi, il faut un embrasement intérieur renouvelé.
Certains progrès réalisés par la modernité méritent l’émerveillement absolu : les progrès de la médecine, par exemple, et l’allongement de la durée de vie. À nous d’en faire quelque chose. À l’instar de Pascal, autant parier que cette vie est belle puisque l’on ne sait pas ce qu’il y a d’autre.

Quel est votre univers  ?
D’aucuns disent que mon art est fait d’univers baroques ou oniriques, de vertiges des sens et de cœurs chavirés, d’images picturales flamboyantes, de fées et de créations magiques. Des hispaniques Taureaux de Chimène aux images gothiques de La Princesse de Milan ou aux réalisations cinématographiques telles que Le Bal du siècle, créé au Festival international du film de Cannes en hommage au centenaire du cinéma, j’essaie de façonner un style propre, de donner de nouvelles formes au spectacle vivant.

Pourquoi vous surnomme-t-on la danseuse-chorégraphe-photographe  ?
J’ai bénéficié aux États-Unis d’une excellente formation avec des professeurs comme Duane Michals ou Jerry Uelsmann. J’ai trouvé des similitudes entre les formes de composition chorégraphique et photographique. La prise en compte de la lumière est devenue pour moi une obsession. J’ai suivi le travail d’Alwin Nikolais, chorégraphe américain d’origine russe, très influencé par l’expressionnisme abstrait allemand. Son enseignement m’a marquée. Sa technique très analytique permet de décomposer à l’extrême les différents paramètres de l’art du mouvement. En photo aussi, j’ai appris à analyser les composants d’une image, et dans mes chorégraphies, je travaille également sur l’image arrêtée. Pétrifiée.
Je vois le monde comme une succession d’instants enchaînés. Godard estime que parmi les 24 images par seconde qui recomposent l’impression de mouvement, une seule est signifiante. La force de l’image figée est indéniable. Depuis les origines, de l’empreinte préhistorique en passant par l’apparition du signe et du symbole jusqu’à la photo numérique, la « fixation » est au cœur de la démarche expressive humaine. Fixité et mobilité ont un statut d’égale importance pour moi.

Qu’est-ce qui vous fascine tant dans la photo  ?
Cadrages, recadrages de corps amoureux, éclats de scènes primitives… nos imaginaires sont faits en images. Voilà pourquoi la photographie m’intéresse… La profondeur du phantasme est vertigineuse. La représentation photographique et la représentation chorégraphique sont pour moi toutes proches. Ces jumelles se dévorent des yeux.
Comment avez-vous été amenée à réaliser des expositions photographiques  ?
Repérée par Duane Michals, je suis revenue avec lui en France pour une exposition au musée d’Art moderne de Paris. Un critique d’art, qui ne savait pas que je dansais, avait écrit que ces séquences photographiques étaient très « chorégraphiques ».
Ensuite, j’ai eu une proposition de la galerie photo Fnac, qui a produit plusieurs expositions personnelles, lesquelles ont tourné en Europe. Il y a eu « L’Interdit », une photo-fiction sur la favorite de Karlsruhe et les bains romains de Strasbourg, « La Chambre d’Elvire », qui abordait l’autoportrait, etc.
J’ai bénéficié également de plusieurs commandes officielles : récemment autour de Louis II de Bavière pour l’Institut français de Munich, où j’étais en résidence. Les personnages de cette nouvelle photographique m’ont été inspirés par le croisement des univers viscontiens et bavarois. « Ludwig ad L. » suggère des liaisons plus ou moins intimes, douces, dangereuses entre des êtres ambigus…

Il y a aussi cette commande du Festival d’Avignon, lorsque l’artiste associé était Jan Fabre, dont vous êtes très proche…
Oui, cette installation : Comm(e)union, reproduite au Centre des arts d’Enghien, développe une démarche amorcée lors de l’édition 2005 du Festival d’Avignon avec Jan Fabre. Le festival montrait L’Histoire des larmes, Je suis sang, ou encore L’Ange de la mort  ; j’ai présenté une installation plastique sur la viande et le lait, dont j’ai fait ensuite des tirages géants : de poignantes mises en scène réalisées dans les frigos industriels de Rungis [voir encadré p. 129]. Un univers baroque et gelé, traversé de mariées virginales, de bouchers en polystyrène. Des visions à la fois cruelles et rédemptrices.
Jan Fabre est un artiste dont je me sens proche, comme j’ai pu me sentir proche du plasticien et cinéaste Peter Greenaway. Un amoureux de la Renaissance et de l’époque baroque, lui aussi, un créateur à l’écriture ciselée. Je les ai beaucoup fréquentés tous les deux. L’un comme l’autre n’éludent pas le rapport à la cruauté, mais ils l’abordent de manière très sophistiquée en évitant le côté trash. Je suis issue d’une famille d’intellectuels et j’ai été nourrie d’art contemporain. Reconquérir une culture classique ou baroque en art a été, pour moi, un vrai travail.

Qu’alliez-vous voir, enfant  ?
La première exposition où je suis allée avec mon père était une exposition « Brancusi » au musée d’Art moderne de Paris. Pour moi, la sculpture commençait donc avec Brancusi  ! Par ailleurs, ma famille était très pro-laïque, et les représentations religieuses dans l’art m’ont manqué, c’est pourquoi j’ai cherché ensuite à compenser ces lacunes. J’ai redécouvert cette imagerie chrétienne qui m’inspire peut-être aujourd’hui, comme Jan Fabre et Peter Greenaway. Cela dit, j’en suis rassasiée, et ces frustrations sont sur le point d’être « dépassées ».

À quels artistes contemporains vous intéressez-vous  ?
Je me sens des points communs avec Annette Messager, ou Roman Obalka. Comme eux, j’ai des réflexes obsessionnels.

Les musées sont-ils un lieu d’inspiration pour vous  ?
Les musées sont des endroits du monde où il fait bon être. Il y a dans le nord de l’Inde, à Ahmedabad, l’un des musées de textiles les plus intéressants : des tissus vieux de plusieurs siècles, qui ressemblent à des œuvres de Paul Klee, y sont conservés.
À Kyoto, il y a un temple dont le jardin zen vous fait changer d’état dès que vous y pénétrez. Le Japon exerce sur moi à la fois une répulsion et une fascination : je vais travailler, à travers ma prochaine œuvre plastique – un ensemble de vingt diptyques photographiques grands formats – sur cette distance extrême entre les esthétiques passées et actuelles au Japon.

Affichiste et réalisatrice, quel est votre rapport à l’image ?
Depuis longtemps, je réalise des photographies pour les affiches du Festival international de films de femmes de Créteil. Un engagement passionnant que de réfléchir aux questions soulevées par chaque édition. Cela m’a valu le prix de la meilleure série d’affiches de festival de cinéma de la fondation Philip Morris.
Mes relations au cinéma ont été multiples : j’ai travaillé auprès de Peter Greenaway sur son long métrage Prospero’s Books, auprès de Brigitte Rouhan, Helma Sanders- Brahms, etc. J’ai réalisé des courts métrages, des documentaires, comme Les Guerriers de la brume, montrant la relation entre nouvelles technologies et spectacle vivant. Ma chorégraphie éponyme était d’ailleurs conçue comme un jeu vidéo vivant avec en toile de fond le Mont-Saint-Michel, une architecture virtuelle projetée derrière les danseurs, ces derniers dirigent la caméra 3D par leurs gestes et peuvent faire surgir leurs clones. J’ai aussi réalisé à la demande d’Orsay La Pâleur du ciel, en hommage aux œuvres de sa collection…

Votre aventure aujourd’hui, c’est le Dansoir, théâtre de bois itinérant, au milieu des tours de Dominique Perrault sur le parvis de la BnF. Que voulez-vous y faire  ?
C’est un beau théâtre circulaire démontable, tout en miroirs, chêne massif et velours rouge : j’y propose jusqu’en avril une programmation diversifiée sur le parvis de la BnF François-Mitterrand, les créations de la Compagnie Karine Saporta ainsi que les travaux de chorégraphes, plasticiens, auteurs, compositeurs… Un endroit chaleureux qui apporte une dimension charnelle à cet espace relativement désincarné, un lieu de transmission où les gens peuvent danser tous les samedis soir, entraînés par des meneurs de danse.
Par ailleurs, je vais collaborer avec le cinéma MK2 voisin en créant un « ciné-Dansoir » et en travaillant sur de nouveaux liens entre la danse et l’image.

Que pensez-vous de la place qu’occupe aujourd’hui l’artiste dans notre société  ?
Ce qui est inquiétant, c’est le statut de l’artiste aujourd’hui, au sein même des institutions culturelles, largement « dévalorisé » par rapport aux années 1980-1990… Je ne suis pas la seule à m’en émouvoir  ; Pascale Ferrand a réuni autour d’elle des réalisateurs pour analyser l’évolution catastrophique du statut de l’auteur de cinéma. Les logiques institutionnelles ou marchandes prennent le pas sur le contenu de la démarche de l’artiste.
J’observe une perte d’influence du monde de la création artistique, voire même une défiance à son égard. Évidemment, dans les arts plastiques, le marché brouille les pistes avec ces œuvres qui se vendent excessivement cher. J’espère pouvoir demeurer audacieuse et novatrice, transformer le goût du jour plutôt que de m’y soumettre.

Biographie

1950
Naissance à Grenoble.

1982
Après avoir étudié la danse classique, puis la philosophie et la sociologie à la faculté à Paris, elle effectue un séjour aux États-Unis. Fonde à son retour sa propre compagnie.

1988
Directrice du Centre chorégraphique national de Caen jusqu’en 2004.

1990
Première exposition photo à Paris.

2005
Sortie de Prospero’s Books du réalisateur Peter Greenaway, auquel Karine Saporta a participé en tant que chorégraphe.

2008
Installe le Dansoir sur le parvis de la BnF François-Mitterrand, jusqu’au 20 avril 2009.

 

Karine Saporta, choré-photographe
Fixer les mouvements du corps par l’image… La pratique de la photographie est au centre de la démarche créatrice de la chorégraphe. Depuis sa première exposition intitulée « L’interdit » en 1990, la créatrice expérimente l’image dans tous ses états. Du reportage aux installations plastiques (lire encadré double page suivante), du portrait aux affiches pour le Festival international de films de femmes de Créteil, ses clichés font (presque toujours) surgir princes et princesses dans un univers baroque et onirique où la grâce des corps devient une sorte de nécessité absolue.

Comm(e)union
Développant une démarche amorcée en 2005 lors du Festival d’Avignon, Karine Saporta réalise en 2006 une installation sur les thèmes de la chair et de la féminité. Celle-ci présente une mariée posant au milieu de carcasses encore sanguinolentes dans les chambres froides de Rungis. Face aux photos, bouteilles de lait et pots de yaourt jouent la symbolique du couple de couleurs rouge/blanc : tantôt unis, tantôt adversaires, ils évoquent à la fois la virginité et le sang.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°608 du 1 décembre 2008, avec le titre suivant : Saporta, l’émulsion chorégraphique

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