Dimanche 21 octobre 2018

Samuel Keller - Bâle assure sa position en Floride

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 21 novembre 2003 - 1357 mots

Entretien avec Samuel Keller, le directeur de Art Basel Miami Beach. Il expose ses stratégies pour mener la foire au succès.

En une seule édition, Art Basel Miami Beach s’est directement positionnée parmi les meilleures foires américaines. Le point sur cette stratégie avec son directeur, Samuel Keller.

Art Basel Miami Beach a bénéficié l’an dernier de l’effet de curiosité propre à toute nouvelle foire. Comment pensez-vous préserver à long terme cet élan positif ?
Nous appliquerons la même recette qu’à Bâle. On peut être novateur même si on répète un événement pendant trente ans. À Bâle, les collectionneurs reviennent car les œuvres sont à chaque fois différentes, même si 90 % des galeries sont identiques d’une année sur l’autre. Les événements que nous organisons en parallèle à Miami changent à chaque fois. Cette année, nous aurons au MoCA [Museum of Contemporary Art, Miami] une rétrospective de Richard Artschwager qui sera totalement différente de celle de Yoko Ono en 2002. L’an dernier, la collectionneuse Rose de la Cruz avait exposé des œuvres de Gabriel Orozco ; cette année, ce sera les projets autour d’AnnLee. Le programme du « Vidéo Lounge » a aussi évolué. Et puis il y aura toujours des collections que les visiteurs n’auront pas réussi à voir la première fois. Nous avons aussi des concepts nouveaux, avec notamment « Art Nova ».

Précisément, que distingue « Art Nova », dédiée aux jeunes galeries, des containers de « Art Positions » ?
Art Basel aide traditionnellement les jeunes galeries. À Miami, nous leur proposons les containers de « Art Positions », mais les galeries ne peuvent y participer qu’une ou deux fois. Nous les aidons aussi avec les « Statements », mais, dans ce cas, nous jugeons le projet de l’artiste. Pour la foire, nous avons plus de 500 candidatures, du coup, c’est plus difficile pour une jeune galerie d’être acceptée. Le second problème est d’ordre financier. Une galerie qui a payé 7 000 dollars (6 083 euros) pour un container ne peut d’un coup financer un stand à 18 000 dollars. Avec « Art Nova, » elle a un stand plus petit qui lui coûte environ 13 000 dollars. Nous amenons pas à pas les jeunes galeries à rejoindre les autres.

Comptez-vous appliquer à Art Basel les innovations d’Art Basel Miami Beach ?
« Art Nova » est une expérience. Nous n’avons pas dans l’idée pour le moment de la répéter à Bâle, mais… pourquoi pas ? À Bâle existe le secteur « Art Kids », pour les enfants de 3 à 13 ans. Vu son succès, nous le proposons cette année à Miami. Mais « Art Unlimited » reste un concept bâlois comme « Art Positions » n’est imaginable qu’à Miami.

Art Basel Miami Beach coûte environ 30 % de plus que la foire mère de Bâle. Comment un salon aussi cher, pour les exposants comme pour les organisateurs, peut-il être rentable ?
Il est vrai que la production d’un événement aux États-Unis coûte le double qu’en Suisse. Quand nous avons commencé voilà trois ans à travailler sur le projet, nous nous sommes alignés sur les prix de l’Armory Show à New York et d’Art Chicago, autour de 370 dollars le mètre carré. Depuis, nous n’avons pas bougé nos tarifs alors que ceux des autres ont augmenté. Nous pensons atteindre l’équilibre l’année prochaine, pour la troisième édition. Il est évident que nous ne sommes pas partis à Miami pour nous enrichir mais pour assurer notre position.

L’an dernier, Art Basel Miami Beach fut une grande réussite, pour les exposants d’art contemporain surtout, moins pour l’art moderne. La foire est-elle destinée à devenir essentiellement contemporaine ?
Nous aurions pu faire sans problème une foire uniquement contemporaine, mais ce n’est pas notre souhait. Le modèle de Bâle qui mélange jeunes artistes et artistes historiques profite à tout le monde. S’il n’y a que des jeunes artistes, les très grands collectionneurs ne viennent pas. Bien sûr, il n’est pas possible d’avoir autant de galeries modernes qu’à Bâle. Mais presque toutes celles de la première édition sont de retour, à l’exception d’Ernst Beyeler qui avait dit qu’il ne ferait la foire qu’une fois, pour nous aider à la lancer. Je ne connais pas le chiffre d’affaires de toutes les galeries, mais certaines comme Krugier, Ditesheim & Cie ont vendu en 2002 plusieurs œuvres au-dessus du million de dollars. Xavier Hufkens a vendu dans les derniers jours un Magritte pour 3,8 millions de dollars. Même si le marché n’y est pas aussi important qu’à Bâle, on peut vendre de l’art moderne à Miami. Une douzaine de grandes galeries modernes souhaitent d’ailleurs venir l’an prochain.

Palm Beach Contemporary, la nouvelle formule que lance Lorenzo Rudolf en janvier 2004 en Floride, s’adresse principalement aux galeries modernes. Pensez-vous mettre en place une synergie entre vos deux salons ?
Pour l’instant, je ne vois pas de raisons de le faire. Avec Art Chicago, nous travaillons ensemble sur certains points de logistique. Si Lorenzo Rudolf, avec lequel nous avons des relations amicales, nous propose une coopération sur le plan logistique, pourquoi pas, mais certainement pas au niveau du concept. Nous ne ferons rien qui nous fasse perdre le contrôle de la sélection.

La date de Palm Beach Contemporary en janvier semble plus avantageuse.
Nous aurions la possibilité d’organiser la foire en janvier si nous le voulions parce que nous sommes prioritaires. À cette période, il y a sans doute plus de gens dans leurs résidences, mais Art Basel Miami Beach n’est pas une foire pour touristes. Palm Beach Contemporary invite les exposants à venir là où se trouvent concentrés des gens fortunés. Nous cherchons à drainer des collectionneurs du monde entier. Le mois de décembre est traditionnellement calme pour les galeries, qui apprécient d’avoir un événement en fin d’année. En plus, si nous options pour le mois de janvier, nous bouleverserions la situation des autres foires. Nous voulons prendre racine sans trop faire souffrir les autres.

D’autres foires périphériques comme Scope et NADA Art Fair se sont greffées à Art Basel Miami Beach. Vous organisez aussi vous-même, en parallèle à la foire, beaucoup de vernissages privés et institutionnels. Ne croyez-vous pas qu’une foison d’événements concurrentiels est préjudiciable pour le commerce ?
Nous ne nous sentons pas concurrencés. Pratiquement toutes les galeries qui font Scope ou NADA Art Fair avaient fait la demande à Art Basel Miami Beach et ont été refusées. D’autres n’ont aucune chance de venir chez nous, car elles ne sont pas à proprement parler des galeries. Chez NADA, il y en a une ou deux qui figurent sur notre liste d’attente. Ces deux foires ne sont pas une alternative réunissant des galeries que nous regrettons de ne pas avoir. Mais c’est un compliment pour notre attractivité. Nous ne sommes pas avares au point de ne pas vouloir partager notre succès avec les autres. Quant aux expositions que nous organisons en parallèle, elles sont coordonnées de telle sorte qu’il n’y ait pas, durant les heures d’ouverture la foire, de vernissage ou de visite de collections privées.

Pensez-vous que Frieze à Londres, dont l’esprit pétillant est proche de celui d’Art Basel Miami Beach, soit une concurrence sérieuse ?
Je ne le pense pas. Les galeries européennes et américaines veulent une bonne foire aux États-Unis. Le fait d’avoir une bonne foire à Londres ne change rien au besoin d’une foire aux États-Unis.

Certaines galeries européennes reprochent de plus en plus à la Foire de Bâle de privilégier les enseignes américaines. De son côté, Art Basel Miami Beach compte 50 % de galeries nord-américaines. Art Basel est-il devenu un label américain ?
Pas du tout. Depuis qu’elle existe, Art Basel a attiré des galeries américaines. C’est précisément l’un de ses points forts. Le marché de l’art contemporain est au moins pour 50 % aux États-Unis. On pourrait donc se dire qu’il faut 50 % de galeries américaines, ce qui n’est pas le cas puisqu’il y en a entre 20 et 25 % à Bâle. Le nombre de galeries américaines n’a pas augmenté depuis cinq ou six ans malgré les nombreuses candidatures que nous recevons. Les galeries qui prétendent qu’il y a une américanisation d’Art Basel sont simplement celles qui n’ont pas été acceptées.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°181 du 21 novembre 2003, avec le titre suivant : Samuel Keller - Bâle assure sa position en Floride

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