Mercredi 17 octobre 2018

« Révéler au lecteur des univers inconnus »

Le Journal des Arts

Le 3 décembre 2004 - 1107 mots

Benedikt Taschen est à la tête d’un empire dans le domaine de l’édition. Il est aussi un grand collectionneur d’art contemporain. Le Museo Nacional Centro de Arte Reina SofÁ­a à Madrid expose sa collection.

Benedikt Taschen est un éditeur comblé. Grâce à sa formule d’ouvrages à prix réduits  et en plusieurs langues, ses livres se sont déjà vendus à des millions d’exemplaires. Parallèlement à ses succès dans d’édition, sa passion pour l’art l’a conduit à faire l’acquisition de nombreuses œuvres. Sa collection fait aujourd’hui l’objet d’une double exposition au Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía (MNCARS) à Madrid. Bien qu’il collectionne activement depuis plus de vingt ans, Benedikt Taschen, âgé de 43 ans, n’avait encore jamais présenté publiquement sa collection, dont l’essentiel était jusqu’ici accroché dans ses différents bureaux et domiciles de Cologne, Los Angeles et Miami.
L’éditeur allemand a très tôt  manifesté de l’intérêt pour l’art contemporain : « Vers l’âge de 10 ans, je collectionnais les bandes dessinées, puis à 14 ans, j’ai fait un stage dans une galerie de Cologne. Les premiers titres Taschen que j’ai publiés vingt ans plus tard étaient des bandes dessinées, devenues des pièces de collection aujourd’hui. Les premières œuvres que j’ai achetées étaient deux lithographies de Konrad Klapheck, à la fin des années 1970, et je les ai toujours. »
Benedikt Taschen a véritablement commencé sa collection à l’époque fructueuse des années 1980 à Cologne. « La première œuvre majeure que j’ai acquise, en 1985, était un autoportrait en diptyque de Martin Kippenberger datant de 1982. Je pense que son prix était d’environ 10 000 dollars. En fait, j’étais seulement intéressé par les artistes allemands, spécialement par l’œuvre de Kippenberger et d’Albert Oehlen, qui sont restées au cœur de ma collection avec celle de l’Américain Jeff Koons. Je ne m’intéresse qu’à un petit groupe d’artistes clés. » Depuis, Koons a réalisé pour lui une sculpture jointe à l’édition de luxe de l’ouvrage Goat consacré à Mohammed Ali, et Oehlen est intervenu dans sa librairie de Los Angeles.
Parallèlement à la présentation de la collection Taschen, est organisée au MNCARS une vaste rétrospective Kippenberger, avec plus de 80 œuvres issues de cette même collection. L’éditeur en possède cependant beaucoup plus. « Personne ne s’intéressait vraiment à lui, sauf quelques autres artistes qui étaient dans le besoin et ne pouvaient s’offrir ses œuvres. J’ai eu la chance de pouvoir acheter le meilleur de son travail au fil des années. J’achète encore des Kippenberger, mais rarement, car les meilleures œuvres ne sont plus sur le marché. J’aime acquérir une œuvre dans son ensemble et observer comment elle se comporte sur une longue durée. » De fait, les prix astronomiques qu’atteignent aujourd’hui les œuvres de Kippenberger lui donnent raison dans ses choix. De même, son penchant pour la photographie – notamment d’obscurs instantanés érotiques – a été confirmé depuis par l’explosion du marché de la photo.
L’exposition de la collection Taschen présente quant à elle seize artistes parmi les vingt-cinq qui y sont représentés . Des noms célèbres, Mike Kelley, Cindy Sherman, Wolfgang Tillmans ou Christopher Wool, côtoient des signatures plus confidentielles comme celles du pornographe Eric Stanton ou d’Elmer Batters, photographe fétichiste du pied redécouvert par Taschen et à qui il voue un véritable culte. « Il était septuagénaire quand je l’ai rencontré, et j’ai aussitôt désiré acheter l’ensemble de son œuvre et de ses tirages, je savais que d’autres en tomberaient aussi amoureux. »

Éclectisme stupéfiant
Benedikt Taschen reconnaît l’existence d’un lien direct entre les livres qu’il édite et les œuvres qu’il collectionne. Il a déjà publié un volume de luxe consacré à Oehlen, tiré à 25 exemplaires (7 500 euros), une série limitée de cendriers en résine de Kippenberger, et des monographies à prix réduits de Wolfgang Tillmans (14,99 euros), Eric Stanton (6,99 euros) et Batters. « Je veux révéler aux lecteurs des univers inconnus. C’est pourquoi mes livres sont si bon marché. Je me souviens, enfant, de librairies où l’on me demandait si je m’étais lavé les mains ou si mes parents m’avait confié assez d’argent pour acheter des livres. » L’éditeur décide la plupart du temps  lui-même de sa ligne éditoriale, se fiant aussi peu aux spécialistes en marketing qu’aux experts en art. Il se félicite des parallèles et des contrastes mis en relief dans les deux expositions. « C’est un événement pour le public de voir ces grands nus d’Helmut [Newton] à côté d’œuvres de Jeff [Koons], ou des photos d’architecture de Julius Schulman à côté de celles de Thomas Struth. Il faut montrer au public qu’il existe d’autres photographes d’architecture. La manière dont nous présentons Günther Förg vise aussi à rappeler qu’il fut le premier à montrer de telles photos grand format. On a oublié qu’il les a prises il y a plus de vingt ans. »
Benedikt Taschen continue à collectionner activement, dans les ventes publiques, les galeries ou auprès des artistes eux-mêmes. Il suit de près, avant même d’avoir acquis leurs œuvres, certains jeunes artistes, comme la Brésilienne Beatriz Milhazes. Il refuse de prêter – « seulement sur les instances de l’artiste, le transport endommageant souvent les œuvres, et le prêteur peut avoir à payer les frais de rapatriement d’un pays comme l’Argentine » –, et revend rarement : «  Il y a des moments où il faut se décider à vendre. Je possédais de nombreuses œuvres de Robert Gober, mais j’avais à choisir : Gober ou Koons ? J’ai vendu toutes [celles du premier] en vente publique. »
Malgré l’éclectisme stupéfiant de ses goûts, reflété par ses publications, et la spécialité qu’il s’est faite dans la pornographie de collection, Benedikt Taschen a une vision de l’art rigoureusement minimaliste. « Je ne me soucie jamais de ce qu’on baptise ou non œuvre d’art, de tous ces débats pour savoir si les photos en sont ou non, ou de la manière dont on disqualifie Kippenberger comme trop “comique”, ou Newton sous prétexte qu’un photographe qu’on paie ne peut être artiste. Par ailleurs, il n’y a pas tant d’art véritable que cela, aujourd’hui. Tout au long des années 1960 et 1970, il n’y a eu qu’un seul artiste de premier plan, Warhol, et tout le reste paraît aujourd’hui très daté. » Jaugeant sa collection, l’éditeur s’amuse : « Ma politique est de dénicher les plus nuls, et de n’acheter que leurs œuvres les plus ratées, leurs rebuts… Non, je m’essaie juste à l’humour britannique ! »

COLLECTION TASCHEN, jusqu’au 15 janvier 2005, Museo Nacional Centro de Arte Reina SofÁ­a, 52, Santa Isabel, Madrid, tél. 34 91 467 5062, tlj sauf mardi 10h-21h, 10h-14h30 le dimanche. Et aussi Martin Kippenberger, jusqu’au 10 janv. au MNCARS, Palacio de Vélasquez.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°204 du 3 décembre 2004, avec le titre suivant : « Révéler au lecteur des univers inconnus »

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