Rencontres du troisième type

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 24 juin 2005

Cet été, de nombreux châteaux accueillent en France des œuvres d’art contemporain. Une manière de faire revivre le patrimoine grâce à la création actuelle.

On savait depuis longtemps l’art contemporain prompt à quitter le notoire « cube blanc » de la galerie pour gagner d’autres cieux. Mais de là à ce qu’il en pinçât pour des espaces qui en sont sa totale antithèse – palais, château, forteresse… –, il y avait, semble-t-il, de la marge. Que nenni. Cela fait une bonne vingtaine d’années maintenant que l’art contemporain a commencé ses incursions dans des enceintes historiques. Plusieurs châteaux sont d’ailleurs aujourd’hui devenus des centres d’art contemporain actifs : Oiron (Deux-Sèvres), Kerguéhennec (Morbihan), Rochechouart (Haute-Vienne)…. D’autres bâtisses fameuses hébergent régulièrement des présentations majeures. On se souvient, en particulier, de la vaste exposition « La Beauté », qui, en 2000, avait investi moult salles du Palais des papes à Avignon. Désormais, les monuments vont même jusqu’à ouvrir leurs lourdes grilles à la musique actuelle ou à la danse. Ainsi, la saline royale d’Arc-et-Senans (Doubs), conçue par Claude Nicolas Ledoux, accueille en juillet la 4e édition de la Nuit bleue (1), série de concerts de musiques électroniques, « acousmatiques » et électroacoustiques, mitonnée par l’association Elektrophonie originaire de Besançon (Doubs). De son côté, outre des expositions d’art contemporain (2), le château de Chamarande (Essonne), construit en 1654 par l’architecte Nicolas de L’Espine, reçoit également en résidence des compagnies de danse. Selon Dominique Marchès, directeur artistique depuis 2001 du domaine départemental de Chamarande, « un constat s’impose : une programmation culturelle contemporaine n’est pas antinomique d’une ouverture à un large public ». Ce dernier, contrairement à ce que pensent beaucoup, ne serait donc pas uniquement obnubilé par les chefs-d’œuvre architecturaux du passé, mais aussi par ce qui se passe à l’intérieur. La musique ou la danse soit, mais ledit public est-il prêt à venir y découvrir les arts plastiques actuels ? « Indiscutablement, affirme Bernard Blistène, inspecteur général de la création artistique à la délégation aux Arts plastiques (DAP). Il n’y a plus, aujourd’hui, ce refus brutal de l’art contemporain. Au dénigrement d’il y a trente ans et au scepticisme d’il y a vingt ans a succédé, depuis une dizaine d’années, la curiosité. Le public veut désormais voir davantage d’art contemporain. La demande est immense. » Ce dernier a été chargé, cet été, de superviser l’opération Les Visiteurs (3), « manifestation nationale dédiée à la rencontre entre patrimoine et art contemporain », dont le budget s’élève à 400 000 euros (hors contributions extérieures). Vingt monuments français – le palais du Tau à Reims (Marne), la chapelle des Carmélites à Toulouse (Haute-Garonne), le monastère royal de Brou à Bourg-en-Bresse (Ain)… –  accueillent ainsi, du 25 juin jusqu’au début de l’automne 2006, des « œuvres d’art d’aujourd’hui » (peinture, sculpture, design, installations…) issues des collections du Fonds national d’art contemporain (FNAC). « Exposer l’art contemporain dans des monuments nationaux n’est pas contradictoire à partir du moment où les gens comprennent que les idées circulent à travers le temps, estime Bernard Blistène. On ne peut contempler une œuvre actuelle sans songer au passé : il faut oublier l’immédiateté pour réinstaller l’œuvre dans un rapport différent à l’histoire et au temps. » Dont acte.

Chants d’oiseaux
L’exposition-phare des Visiteurs est, à n’en point douter, celle intitulée « Chassez le naturel… », qui a lieu à l’intérieur du château de Chambord (Loir-et-Cher) jusqu’au 3 novembre (4). Vingt-deux artistes interviennent dans cet édifice mythique, autour de trois grands thèmes on ne peut plus sylvestres : « Le Bois sacré », « La Forêt interdite » et « L’Utopie de la nature ». Outre les œuvres tirées des collections publiques, quelques pièces proviennent de collections privées et trois commandes ont, pour l’occasion, été passées aux artistes Hubert Duprat, Mark Dion et Erik Samakh. Ce dernier a enregistré, entre l’hiver et le printemps 2005, les chants des oiseaux et les bruissements du parc de Chambord et a concocté une installation sonore baptisée L’Esprit de la forêt, audible tout autour du célèbre escalier central à double révolution. De quoi donner un supplément d’âme et une ampleur nouvelle à ce monument qui, habituellement, se visite les salles vides.

(1) Festival Nuit bleue, du 8 au 10 juillet, www.elektrophonie.org/nuit-bleue-2005.
(2) « À table(s) », jusqu’au 25 septembre, domaine départemental, 38, rue du
Commandant-Arnoux, 91730 Chamarande, tél.  01 60 82 25 32.
(3) Rens. au 01 44 61 21 50 ou www.lesvisiteurs.culture.fr.
(4) Domaine national, 41250 Chambord, tél.  02 54 50 40 00.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°218 du 24 juin 2005, avec le titre suivant : Rencontres du troisième type

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