Régis Durand fait les galeries

Par Christophe Domino · Le Journal des Arts

Le 18 octobre 2007

À l’invitation de Renos Xippas, l’ancien directeur du Jeu de Paume a convié à Pacy-sur-Eure une quarantaine d’artistes issus de galeries parisiennes autour du thème de la machine.

Du machinique et du vivant » : sous ce titre se dessine un projet qui déjoue assurément l’idée que l’on se fait de l’exposition « de galerie ». Loin des conditions habituelles des expositions commerciales à Paris, cette manifestation demeure pourtant très parisienne bien qu’installée dans un lieu improbable, situé hors du parcours des vernissages. Régis Durand, retraité très actif – il est aussi récemment chargé d’une mission de réflexion autour du Printemps de Septembre à Toulouse, et de plusieurs publications –, s’est laissé emporter par la proposition de ce projet hors norme. À la veille de l’accrochage, il raconte comment il s’est embarqué sur le chemin de Pacy-sur-Eure, séduit par l’offre du galeriste Renos Xippas, et comment il a assemblé un dispositif d’exposition né de contraintes inédites et d’une intention inattendue.

Depuis que vous avez quitté la direction du Jeu de Paume, vous avez multiplié les initiatives dans des lieux et des situations très différents. Les projets récents auxquels vous vous êtes attaché semblent répondre à des « formats » très variés ?
Il est vrai qu’entre l’exposition en cours au château de Villeneuve à Vence, « Territoires partagés », articulée autour de peintures et de photographies ; celle sur la magnifique collection Lhoist en Belgique, avec beaucoup d’œuvres en volume ; celle, à partir de pièces de la collection de Madeleine Millot-Durrenberger, qui ouvrira à la Maison Bernard-Anthonioz à Nogent-sur-Marne en novembre ; ou celle encore de La Réserve, ce sont des projets très différents, assez amusants. En quatre expositions cette année, dans des situations très variées, j’ai beaucoup réfléchi sur le médium : ni la taille ni le lieu n’empêchent de construire des projets exigeants. La démarche de l’exposition, finalement, même si l’idée est mal reçue en ce moment, ressemble beaucoup au fait de « faire œuvre ». Il ne s’agit pas du tout de prendre le commissaire pour un artiste, sinon dans le fait que l’exposition se construit, comme une œuvre – une œuvre de commissaire. La modestie du lieu n’empêche pas l’ambition du projet. S’adapter aux moyens, à des logistiques plus légères, demande une attention différente, mais pas moins d’exigence. Les collections nécessitent aussi une approche particulière, selon la personnalité de celles-ci : elles proposent des associations, des cohérences ou des écarts dans lesquels il est intéressant de retrouver d’autres fils, souvent à la surprise du collectionneur lui-même. On le sait bien, de la contrainte peut naître une forme de liberté…

Ce sont des contraintes bien différentes avec le projet de La Réserve : pas celle de l’échelle ou de l’ampleur des partenaires. Vous disposez de 1 000 m2 et avez travaillé avec une trentaine de prêteurs, tous des galeristes parisiens, à l’initiative de Renos Xippas.
Le lieu lui-même est un ancien entrepôt, que Renos Xippas a acquis et rénové pour en faire une réserve dédiée à sa galerie. En plus des surfaces de stockage, le bâtiment propose un plateau entièrement libre. La démarche de Renos Xippas associe un outil logistique commode, à 60 kilomètres de Paris, et une surface dont il a pu se servir de showroom et plus que de cela, puisqu’il a fait, par exemple, un accrochage monographique de Vik Muniz ou d’Yves Belorgey avec des très grands formats. L’idée est aussi de faire naître un projet qui associe les galeries parisiennes entre elles. C’est l’occasion de montrer une autre facette de leur activité et de leur faire partager un projet qui n’a pas d’intérêt commercial, mais apporte une dynamique et une visibilité autres. L’initiative m’a plu, de construire au travers de l’engagement personnel très élégant de Xippas, d’autres relations que celles, forcément dures, entre galeries. Me restait à trouver, au-delà du geste et du principe d’invitation, un véritable concept d’exposition.

Comment avez-vous choisi le thème de l’exposition ?
J’ai pu donner forme à une idée que j’avais en tête depuis un moment, l’idée de machine dans l’art contemporain. J’avais à l’esprit l’exposition de Pontus Hulten, en 1968, au Museum of Modern Art à New York, « The Machine at the End of the mechanical Age » [La machine à la fin de l’ère mécanique], qui était une rétrospective autour de la machine dans l’art depuis Léonard de Vinci. L’exposition marquait clairement le changement d’identité de la machine comme figure. Pour moi, il s’agissait donc non d’un inventaire de machines dans l’art, mais de la manière dont les artistes aujourd’hui repensaient la notion de machine. Le travail reposait sur un choix d’œuvres disponibles dans les galeries. Aussi, ai-je fait un parcours dans les galeries actives de Paris, et suis-je allé les voir pour leur parler du contenu. Il a fallu parfois passer par une première phase de scepticisme, en particulier parce tous ne voyaient pas immédiatement d’œuvres qui répondaient à la question. J’ai développé l’idée d’une référence à la machine littérale, mais aussi abstraite, conceptuelle, littéraire et les choses se sont mises en place depuis le printemps dernier. L’exposition elle-même, dans l’espace ouvert de La Réserve, se donne à voir comme une sorte de machine.

Quel sera le parcours de l’exposition ?
J’ai construit ma vision en chapitres, au nombre de cinq, qui ne se donnent pas pour autant à voir comme des sections d’un parcours, étant donné la configuration inédite pour moi. Ces cinq chapitres sont les suivants : Machines de guerre, machines de contrôle (Ultralab et leur drone, Fabrice Gygi, Jürgen Klauke, Stéphane Sautour) ; Machines de vision (Sottsass et son miroir, Laurent Saksik, Frank David) ; Machines temporelles (Céleste Boursier-Mougenot, Davide Balula, Takis) ; Machines conceptuelles, qui s’attachent plutôt au fonctionnement de dispositifs machiniques (Gilles Barbier, Pierre Huyghe, Fabian Marcaccio) ; puis les Machines célibataires, qui ont des logiques très singulières, irréductibles (Nathaniel Rackowe, Frédéric Leconte, Alain Bublex, Nikolaj Bendix Skyum Larsen). Bref, les dispositifs machiniques de l’exposition, contenus dans le catalogue à venir, nourriront encore d’autres regards. La machine reste à construire : la semaine qui vient, pour moi, sera un bel exercice d’accrochage.

- Du machinique et du vivant, du 7 octobre au 12 janvier 2008, La Réserve, Route de Paris, Zone d’activité Le Chemin de Mantes, Horizon 2000, bâtiment 3, 27120 Pacy-sur-Eure, tél. 01 40 27 05 55, du vendredi au dimanche, 14h-18h et sur rendez-vous. - Territoires partagés, peinture et photographie aujourd’hui, jusqu’au 25 novembre, Château de Villeneuve/Fondation E. Hugues, www.vence.fr/Chateau-de-Villeneuve-Fondation.html - Un mur, un trou, un visage : œuvres de la collection de Madeleine Millot-Durrenberger, à partir du 22 novembre, Maison d’Art Bernard Anthonioz, 16, rue Charles VII, 94130 Nogent-sur-Marne, www.ma-bernardanthonioz.com/fr/bernard-anthonioz/pre sentation.php

Du machinique et du vivant

- Commissariat : Régis Durand - Participants : 41 artistes pour une soixantaine de pièces, 30 galeries - Espace : 1 000 m2

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°266 du 5 octobre 2007, avec le titre suivant : Régis Durand fait les galeries

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