Design

Rayon souvenirs

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 27 juin 2003

Bibelot souvent considéré comme un sommet de la ringardise, l’objet-souvenir est aujourd’hui complètement ignoré de la création contemporaine. La plupart des modèles disponibles sur le marché se révèlent affligeants. Et si la France rappelait le design à son bon souvenir ?

Sans doute la France conservera-t-elle cette année encore le titre envié de pays le plus visité au monde. Selon les chiffres de l’Organisation mondiale du tourisme, 76,5 millions de visiteurs ont séjourné dans l’Hexagone en 2001. Combien en sont-ils repartis avec un porte-clés, une “boule de neige”, une tour Eiffel ? Cette dernière est, en effet, l’un des souvenirs les plus prisés des touristes. À l’Office de tourisme de Paris, il y en a pour tous les goûts : du modèle de base en métal, à 2 euros (H. 4 cm), au modèle de luxe en cristal, à 378 euros (H. 35 cm). N’est-il pas grand temps d’effectuer un sérieux dépoussiérage au rayon souvenirs ?
Ailleurs, des propositions voient le jour. À New York, dès la fin des années 1990, le designer Constantin Boym a eu l’idée de marquer le tournant du siècle : “Dans l’histoire de l’humanité, explique-t-il, la fin d’un siècle est toujours un moment à part. Nous estimons que les souvenirs sont des objets culturels importants qui peuvent conserver et transmettre la mémoire, les émotions et les désirs.” En 1996 déjà, lors de la Biennale d’architecture de Venise, il avait exposé,  une collection de “Monuments disparus” : une vingtaine de miniatures, en bronze, représentant des édifices clés de l’histoire de l’architecture mondiale. Fin 1998, il décide donc de créer un catalogue d’objets-souvenirs. Titre : Souvenirs pour la fin du siècle. Le chapitre le plus provocateur est assurément celui intitulé “Architectures du désastre”. Il rassemble une douzaine d’objets en nickel (95 dollars pièce, env. 81 euros), répliques de bâtiments fameux, emblématiques ou anonymes où s’est déroulé un événement dramatique. “Dans une époque saturée par les médias, souligne Boym, les désastres du monde deviennent des repères dans l’histoire personnelle des gens, et les lieux de ces tragédies, des destinations touristiques.” En rayon, depuis le 11 septembre 2001, on trouve évidemment les tours jumelles du World Trade Center (H. 15 cm), avec leurs impacts, peu avant leur effondrement, ainsi que le Pentagone, et son aile détruite. Tirée à cinq cents exemplaires, la miniature du WTC est épuisée. Idem pour la Centrale nucléaire de Tchernobyl ou la Ferme de Waco (Texas). En revanche, sont encore disponibles la Cabane de Unabomber, l’Immeuble du Watergate et la Poursuite en voiture de O. J. Simpson (sic !). Sans oublier, côté français : un Tunnel de l’Alma, avec la date du 31 août 1997 gravée sur le socle. Le catalogue s’étant arrêté en 2002, les fans de feue Lady Di peuvent toujours se procurer l’objet dans la boutique virtuelle ouverte par Constantin Boym (www.boym.com). On pourra aussi y dénicher un set de six assiettes sérigraphiées, non pas avec “des vues stéréotypées de capitales européennes ou d’attractions touristiques”, trop commun, mais ornées de clichés pris au nord de New York, dans des contrées désertées répondant aux noms de Pataukunk, Kippelbush ou encore Kerkhonkson. Produites à trois cents exemplaires chacune, elles coûtent 150 dollars.
Dans un tout autre registre, le Centre européen de travail sur la céramique (EKWC), installé à Bois-le-Duc, aux Pays-Bas, a invité une quarantaine de designers et artistes à “développer une nouvelle génération de souvenirs reproductibles en céramique”. Les prototypes, dévoilés en avril, lors du Salon du meuble de Milan, sont des plus désopilants (www.dutch-souvenirs.org). Se trouvent aussi bien des bijoux, de la vaisselle ou un porte-monnaie, que des “accessoires érotiques” (en porcelaine !). La fourchette des prix s’étend de 90 euros à 6 000 euros. Entre autres projets, ceux de la designer Miriam van der Lubbe. D’un côté, New Dutch Blue, une série de moulins à vent “recouverts de graphismes inspirés des nouvelles cultures qui composent aujourd’hui la société néerlandaise”. De l’autre, New Dutch Architecture, six archétypes de l’architecture batave actuelle : une villa moderne, un McDonald’s, une mosquée... De quoi flanquer un coup de vieux aux sempiternels sabots, vaches et tulipes écoulés depuis des lustres aux Pays-Bas.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°174 du 27 juin 2003, avec le titre suivant : Rayon souvenirs

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