PARCOURS D’ART CONTEMPORAIN

Quand l’art pousse dans la nature

Héritiers du land art et des parcs de sculpture, les parcours d’œuvres en plein air se multiplient. Tour d’horizon des initiatives mêlant nature et culture.

Les initiatives, publiques et privées, se sont multipliées en France ces dernières années pour inscrire l’œuvre dans le paysage et inciter le public à une rencontre plus informelle avec l’art.

On dit toujours de la nature qu’elle a horreur du vide : c’est aussi vrai de l’art. Depuis qu’il est sorti des grottes, des églises, des musées et des galeries, il a tout envahi : les rues avec le street art ; le patrimoine avec l’engouement pour la rencontre entre les vieilles pierres et l’art contemporain ; les habitants consentants de certains villages, comme le bien nommé « Fiac » dans le Tarn ou encore Bazouges-la-Pérouse en Ille-et-Vilaine. Et bien sûr… la nature.

Mais l’art dans la nature ne correspond plus depuis longtemps à l’idée dix-neuviémiste d’aller planter son chevalet dans un sous-bois ou au bord de l’eau, ni à installer des sculptures dans un jardin. Non, la démarche consiste aujourd’hui à mettre des œuvres « aux champs », à la campagne, plus ou moins sauvage, en plein air, et mieux encore à les réaliser en fonction du cadre qui les entoure. C’est le fameux « in situ ». D’où la différence radicale avec les jardins où les œuvres sont simplement posées. L’art dans la nature, en effet, ce n’est pas tout à fait un parc de sculpture – qu’il soit public ou privé, aussi beau soit-il, comme le château La Coste (lire p. 37), ni un lieu à caractère commercial, comme le Domaine du Muy (Var) fondé par le galeriste Jean-Gabriel Mitterrand. D’ailleurs, les œuvres produites pour un environnement naturel n’ont pas vocation à être vendues, puisqu’elles ont souvent pour principe d’être éphémères, non déplaçables et porteuses d’un dialogue spécifique, d’une résonance (harmonique ou rebelle) avec l’environnement. D’où la difficulté de l’exercice, pas toujours réussi, qui consiste à trouver le genius loci, l’esprit du lieu.

Si tendance il y a, elle ne date cependant pas d’hier. Dès la fin des années 1960, aux États-Unis, certains artistes vont sortir des sentiers battus et participer de ce courant du land art : le projet est d’intervenir au cœur même de la nature, de jouer avec le cadre et ses matériaux, pierres, sable, eau, bois, terre, etc. En 1970, la fameuse Spiral Jetty de Robert Smithson deviendra emblématique de ce mouvement vers l’extérieur de la galerie ou de l’institution. À l’exemple de cette longue jetée en spirale de 457 m de long sur 5 de large, installée au bord du Grand Lac Salé (Utah), les œuvres des artistes sont souvent monumentales, comme en témoigne à la même époque Double Negative de Michael Heizer, lequel transportera 244 800 tonnes de roches dans le désert du Nevada. Ces précurseurs auront pour camarades de jeu Walter De Maria, Dennis Oppenheim, et plus tard en Europe, Richard Long, Andy Goldsworthy, Nils Udo…

À partir du début des années 1980, l’élan porté vers l’art contemporain va élargir son champ et lui faire à nouveau prendre l’air, indépendamment de tout rapport avec le land art. En allant à la rencontre d’un autre et plus vaste public, en particulier celui qui se promène le week-end, plusieurs initiatives vont contribuer à sortir la création de ses écrins habituels et à favoriser sa diffusion et sa promotion. Ainsi, dès 1986, du Centre international d’art et du paysage de l’Île de Vassivière, en Limousin (lire p. 37). Ou la même année, du Domaine de Kerguéhennec en Bretagne (à la frontière du parc de sculpture). Suivra le centre d’art Vent des Forêts dans la Meuse en 1992. À partir de 2005, le Domaine de Chaumont-sur-Loire (lire p. 37) va s’enraciner dans le paysage avec le lancement de sa manifestation « Art et nature », devenue l’une des plus importantes aujourd’hui…

Une dimension ludique
Le phénomène ne se limite pas à l’Europe, il est mondial. De Naoshima, cette petite île du Japon devenue en quelques années « la petite Île de l’art », jusqu’aux États-Unis, les exemples se multiplient. Avec cette donnée : de l’autre côté de l’Atlantique, l’échelle des terrains de jeu est beacoup plus grande. C’est là, dans le Nevada, que sont installées jusqu’en 2018 les totems de pierre multicolores, les Seven Magic Mountains d’Ugo Rondinone. C’est là que s’est tenu, ce printemps, dans un cadre assez désertique comme l’indiquait son titre « Desert X », un parcours d’œuvres réalisées in situ par une quinzaine d’artistes (parmi lesquels Richard Prince, Doug Aitken, Claudia Comte…) et réparties sur des dizaines de kilomètres à découvrir motorisé. Car l’un des aspects attractifs de ce type de manifestation-exposition est la dimension ludique, la tournure road-movie, le côté jeu de piste avec cartes, boussole et lampe-torche, l’aventure en somme, tel un Indiana Jones perdu dans la création actuelle. Aux antipodes du recueillement du « white cube », certaines expéditions relèvent presque de l’excursion sportive. En France, citons, seulement pour le mois de septembre prochain, la 5e Biennale de sculpture d’art contemporain en paysage de Sologne, le festival Horizons, Arts Nature en Sancy (Auvergne). La preuve que l’art pousse bien dans la nature et qu’il est une belle incitation à déambuler, flâner, errer, se perdre.

L'oeuvre de Felice Varini recouvre l'église de Mazan-L'Abbaye, en Ardèche, l'une des étapes du parcours "Le partage des eaux", © Photo : Nicolas Lelièvre

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°483 du 7 juillet 2017, avec le titre suivant : Quand l’art pousse dans la nature

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