L’œil de Pierre Bergé

Pierre Bergé : L’homme pluriel

Par Roxana Azimi · L'ŒIL

Le 1 février 2003

Collectionneur, homme d’affaires, administrateur d’établissement public, militant... De déclarations tonitruantes en mécénat prodigue, Pierre Bergé s’est tracé une voie en torsade parfois sous les auspices des institutions. Son appétit insatiable s’est heurté au refus par Drouot de sa proposition d’achat. Qu’importe ! Cet homme pluriel a plus d’un projet dans sa besace...

Pensez-vous que le ministre de la Culture Jean-Jacques Aillagon saura insuffler une nouvelle politique culturelle. Quelles conclusions tirez-vous des premiers mois de son ministère ?
Je pense que Jean-Jacques Aillagon est arrivé dans une situation difficile, où pendant cinq ans peu de choses avaient été réalisées pour la politique culturelle de la France. À dire vrai, je crois que depuis Jack Lang, rien n’avait vraiment été fait. Si nous prenons en compte les ministres qui se sont succédé, force est de constater que beaucoup de choses sont restées en jachère, que les dossiers, problématiques hier, le sont toujours aujourd’hui.

Quels sont ces dossiers ?
Pour n’en citer qu’un au hasard, l’auditorium pour un orchestre à Paris, plutôt pour les orchestres de Paris. On ne va pas dépenser cent cinquante millions d’euros pour parler uniquement de l’Orchestre de Paris. Ce serait indécent ! Il y a trois orchestres aujourd’hui en France mais il existe de très nombreux orchestres étrangers qu’il faudrait accueillir. Je pense que Jean-Jacques Aillagon a beaucoup de travail devant lui et qu’il lui faudra recoller les pots cassés. Ce n’est pas facile, mais je lui fais confiance. Cet homme a du courage, sans doute ce qui a manqué à tous ses prédécesseurs depuis Jack Lang.

Le ministère prévoit de nouveaux dispositifs en faveur du mécénat. Le gouvernement entend notamment simplifier les procédures de création des fondations. Dans ce contexte, votre collection privée pourrait-elle faire un jour l’objet d’une fondation ?
Bien sûr je serais intéressé ! J’ai déjà créé la fondation Yves Saint Laurent, reconnue d’utilité publique depuis le 5 décembre. Avec Yves Saint Laurent, nous avons tout acheté sur nos fonds privés, rien n’a jamais été déduit. Mais je mets un bémol à l’excitation actuelle. Pour avoir dirigé un établissement public, l'Opéra de Paris, j’ai compris que malheureusement tout se passait à Bercy. J’espère que les souhaits d’Aillagon ne se fracasseront pas sur l’incompréhension et les exigences de Bercy. Je ne suis pas pessimiste mais sceptique. Peut-être qu’Aillagon, qui jouit du soutien du Président, pourra imposer ses choix. On verra. La politique culturelle ne se fait pas sur des idées aussi brillantes soient-elles, ou sur des résolutions, aussi étudiées soient-elles. Elle se fait sur des crédits. C’est un appel que je lance au ministère des Finances, pour lui demander de mieux répartir les masses économiques dans ce pays. Il faut savoir ce que l’État veut faire. Il ne faut pas passer son temps à admirer les musées étrangers et refuser d’appliquer leurs recettes.

La société civile vous semble-t-elle mise à l’écart des institutions ?
J’ai la certitude que les collectionneurs privés paraissent suspects, qu’il vaudrait mieux, dans l’esprit de beaucoup de conservateurs, qu’ils n’aient rien chez eux. Le plus tôt cela ira à l’État, le mieux ce sera ! On souhaite la mort du collectionneur et on presse les héritiers pour qu’ils confient les œuvres à l’État. Cela vient d’un certain jacobinisme, de la Révolution de 1789 en réalité. Je ne peux pas être taxé d’être antirévolutionnaire. Comme Clemenceau, je pense que la révolution est un bloc qu’il faut prendre avec ses bons et ses mauvais côtés. Dans une tradition humaniste et peut-être anticapitaliste, la France n’a pas envie que les particuliers possèdent. Je suis de gauche, je pourrais enfourcher ce dada. Mais ce dada est épuisé, fourbu, il faut en changer.

Les institutions semblent pourtant vous apprécier puisque vous figurez dans de nombreux conseils d’administration et que votre mécénat est régulièrement sollicité.
Le fait qu’on me demande de l’argent ne signifie pas qu’on m’apprécie. Sauf depuis l’arrivée d’Henri Loyrette au Louvre et de Jean-Jacques Aillagon à Beaubourg, je n’ai jamais eu par le passé le sentiment qu’un président de musée français souhaitait entretenir un rapport direct avec un collectionneur. Nous sommes très loin des musées anglais ou américains. J’ai accepté avec Yves Saint Laurent de rénover les salles de peinture française de la National Gallery de Londres grâce au rapport extrêmement privilégié que j’avais avec son ancien directeur, Neil MacGregor. Quand le directeur du Metropolitan, Philippe de Montebello, déjeune avec un collectionneur, il ne se demande pas comment celui-ci a gagné son argent. À une ou deux exceptions près dans le patronat français, les gens se comportent plutôt bien. Il faudrait que les institutions françaises apprennent à rendre hommage aux collectionneurs privés. Ce sont eux qui prennent les risques, qui achètent des œuvres, souvent avant les institutions, au lieu d’acheter des actions. Tôt ou tard, cela ira dans les musées.

La « Loi musées » autorise des abattements fiscaux aux entreprises lors de l’acquisition ou de la contribution à l’achat d’un trésor national. Pensez-vous que ces abattements soient réellement incitatifs et que les chefs d’entreprise français soient intéressés par l’art ?
Il faudrait savoir ce que ces abattements signifient. 90 % de pas grand-chose, c’est toujours pas grand-chose. 40 % pour un achat ferme, ce n’est toujours pas assez. Il faudrait détaxer beaucoup plus l'art contemporain, supprimer le droit de suite qui ne va qu’aux riches héritiers. Quant aux chefs d’entreprise français, ils ne s’achètent qu’un passeport culturel. Ce n’est pas la même chose que d’être imbibé par l’art. Un vrai collectionneur achète depuis sa jeunesse, quels que soient ses moyens. Le faux collectionneur fait son marché et empile. Ce problème vient sans doute du manque d’éducation artistique en France. Je ne le ressens pas à l’étranger. Aucun collectionneur français ne m’a vraiment épaté.

Aucun ? Pas même des collectionneurs comme Gilles Fuchs, engagé dans l’Association de diffusion internationale de l’art français ?
Gilles Fuchs a une démarche plus intéressante. Les Guerlain aussi.

En se penchant sur votre parcours, on a la sensation que vous êtes à la fois cumulard et boulimique, que vous aspirez à être une mini-Fondation de France !
Je pourrais faire ça ! J’aime bien les gens de la Fondation de France qui font un travail remarquable. Je ne crois pas à une vie après la mort. Nous n’avons qu’une seule vie, donc il faut faire beaucoup de choses. C’est ce cumul qui m’a permis d’approcher et de mélanger beaucoup de genres.

Peut-on aller au bout d’une action en papillonnant ?
Il ne faut pas papillonner, mais de toute façon personne ne va jamais au bout des choses. Les gens qui vont au bout des choses ne vont au bout que d’une chose. Et encore ! Il faut mener les actions avec honnêteté et sensibilité. Les actions caritatives ne sont pas des « bonnes œuvres » comme la collection n’est pas un passeport culturel. C’est la démarche qui importe, c’est le geste.

Quelle était précisément votre démarche en créant une société de vente publique? N’était-ce pas dans un esprit de revanche ?
Il y a un peu de ça, mais très peu. On ne peut pas dire ça. Je n’ai pas suffisamment de temps à perdre pour que ce soit ça. Je n’ai pas pu mener à bien l’excellente idée de constituer autour de moi, et non autour d’un commissaire-priseur, une maison de ventes qui s’appellerait Drouot. Par amitié pour les quatre commissaires-priseurs qui m’ont soutenu, j’ai choisi de ne pas les lâcher et de créer quand même une société.

Avez-vous une stratégie, des objectifs économiques précis ?
Jamais de ma vie, je n’ai fait de « business plan ». En ouvrant Yves Saint Laurent en 1961, je n’avais pas d’objectif financier, juste la certitude du talent d’Yves Saint Laurent. J’ai une ambition pour ma société de vente, mais je ne sais pas encore laquelle.

On reproche souvent aux maisons de vente d’être des « danseuses »…
Contrairement à d’autres, je n’ai pas acheté une société endettée. Ce n’est certainement pas une danseuse.

Les commissaires-priseurs parisiens ont finalement refusé les différentes offres d’achat pour rester maîtres de leur outil. Quel avenir voyez-vous pour Drouot ?
C’est un avenir qui ressemblera au passé. Je suis attaché à Drouot. C’est un endroit absolument magique. J’espère qu’il n’y aura pas de nouveau Drouot, pas de travaux. Moins on en fait, mieux on se porte.

Quels sont vos prochains projets ?
J’ai ouvert en janvier un musée d’Art islamique dans les jardins de Majorelle à Marrakech. J’ai aussi acheté l’immeuble du 5 avenue Marceau. Je compte y faire des travaux très importants et rapatrier les cinq mille vêtements et les quinze mille objets qui se trouvent pour le moment au musée Yves Saint Laurent à la Villette. Je compte transformer les salons en salles d’exposition. Dans un an, peut-être même en décembre prochain, j’aimerais ouvrir le bâtiment. Il y aura bien sûr une exposition inaugurale avec Yves Saint Laurent, mais il ne faut pas que cela devienne un mausolée. On veut faire des choses vivantes, peut-être dans le domaine de la mode, peut-être pas.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°544 du 1 février 2003, avec le titre suivant : Pierre Bergé : L’homme pluriel

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