Mois de la Photo

Perles et clichés par pertes et profits

Un rassemblement des contraires pour tous les goûts

Le Journal des Arts

Le 1 novembre 1994

Le huitième Mois de la Photo affiche plus de quatre-vingts expositions à travers, notamment, trois grands thèmes : \" la ville et la modernité photographique \", \" l’éloge de l’oubli \", \" photographie et cinéma \". 550 000 personnes (addition confiante des chiffres communiqués par chaque participant) avaient visité celles de la précédente édition, en 1992. Interrogations à propos d’une grande machine culturelle, sous l’égide de Paris Audiovisuel, destinée à faire de la capitale, pendant deux mois, le centre du monde de la photographie.

PARIS - Quatorze ans après la première édition, on se demande encore si le "concept" Mois de la Photo est une fausse bonne idée. L’accroche publicitaire reste encore, comme par le passé, la quantité revendiquée : plus de 80 expositions (20 de plus qu’en 1992, le Livre des records serait-il visé ?). En dehors de l’existence d’expositions indéniablement importantes (lire notre encadré page 18) que l’on portera toujours au crédit du "Mois", la structure et la fonction de cette biennale doivent encore faire la preuve de leur validité.

Née d’une volonté de fédérer, avant les fêtes de fin d’année, et dans une atmosphère effectivement plutôt festive, des expositions photographiques qui se situeraient d’abord dans les galeries, les musées et espaces culturels de la Ville de Paris, puis dans d’autres lieux gagnés par la fièvre du révélateur, la manifestation pâtit toujours du désordre congénital de la première heure, qui veut rassembler les contraires, et en offrir pour tous les goûts.

Le Mois de la Photo étant avant tout une fédération d’initiatives et de manifestations, le financement des expositions est pour une grande part assuré par les galeries, les associations ou institutions organisatrices. Paris Audiovisuel, association créée en 1978, annonce pour sa part un budget de sept millions de francs, comme en 1992, dont plus de la moitié est versée par la Ville de Paris, le reste par l’État et le mécénat. Il couvre des participations aux catalogues, aux séjours d’invités, aux vernissages et à toute la logistique (la Fête de la photo, assez dispendieuse, a été supprimée en 1988).

Mairies, centres culturels étrangers, FNAC, institutions nationales se joignent volontiers à la danse, une ronde des "espaces" (le mot-clé de la fin du siècle) où, cette année, l’Opéra comique, la chapelle de la Sorbonne, et la rotonde de La Villette peuvent se donner la main. Reste aussi à savoir ce qu’on y met ; le niveau général d’intérêt s’est nettement élevé (par suite de la meilleure considération de la photographie), et les manifestations retenues (admises à la fête) ont été sélectionnées parmi un très grand nombre de propositions qui quémandent le précieux label. Reste aussi qu’on ne peut empêcher personne d’organiser quoi que ce soit, et de profiter de la dynamique créée, puisque le Mois de la Photo existe pour et par cette dynamique.

Mais, la dynamique ayant pour fils prosélytisme et prolifération, le père, comme dans la mythologie, risquerait bien d’être étouffé un jour par sa progéniture bâtarde, dissidente parce que non reconnue et non entretenue. De biennale en biennale, les galeries ont affirmé leur présence, accréditant une certaine prise de pouvoir de la photographie dans les arts plastiques contemporains (ces galeries n’étant pas, pour beaucoup, vouées uniquement à la photographie). De ce point de vue, on ne peut que se réjouir qu’un mouvement d’ensemble mette l’accent sur les enjeux esthétiques (au sens philosophique, c’est-à-dire producteurs de sens) de la photographie, et que celle-ci ne soit plus regardée simplement comme une banale illustration de presse.

En revanche, le débat se complique lorsqu’entrent en lice bien d’autres institutions ou lieux culturels, qui ont d’autres moyens, de la surface dans tous les sens du terme, et amplifient considérablement le message. Pour remédier à la pléthore des manifestations, à l’anarchie des intentions et à la débauche des genres, le "Mois" avait institué, en 1986, le regroupement en trois thèmes imposés pour chaque biennale, thèmes auxquels les propositions d’exposition doivent se conformer.

Accompagnés, à l’époque, d’une compétition entre les expositions, avec quatre grands prix (une mauvaise idée, abrogée en 1992), les thèmes ont permis une certaine homogénéisation, mais c’est là une abstraction qui ne règle aucun problème. Outre que cela rend la participation des galeries, paradoxalement, plus difficile par manque d’un produit qui cadre absolument avec les thèmes, et que cela oriente les choix des institutions vers des redécouvertes pas toujours nécessaires, la question de pertinence d’une telle quantité de manifestations reste posée.

Premièrement, si l’intérêt de ces manifestations va croissant (phénomène normal et heureux), la frustration du visiteur marathonien grandit d’autant. Deuxièmement, les trois thèmes se laissent largement déborder par la catégorie "animations, manifestations" (des conférences, rencontres, prix, mais aussi des accrochages mineurs, hors thèmes) et avant tout par les "ouvertures", qui regroupent des expositions également hors thème, parfois de taille, sans autre logique que l’inclassabilité : un hommage, une carte-blanche (les autres participants ne l’ont-ils pas ?), pas moins de cinq "coups de cœur" (autre mot-clé d’époque, venu de la télé), une avant-première, un autour de, et deux maousses anniversaires : Kertész et Lartigue.

Était-il nécessaire et opportun de garer les deux rétrospectives centenaires de ces deux géants sur le chemin des vitrines de Noël, en embouteillage avec quelques gros cubes (Marville, Evans) et une file d’attente de jeunes talents-prometteurs-que-l’on-devrait-avoir-plaisir-à-découvrir : de quoi réfléchir avant d’opter pour un "coup de cœur" néfaste.

Et c’est sans compter l’argent mis en jeu par tous les participants pour cet éphémère feu de paille automnal : étalées sur deux ans, la bonne vingtaine d’expositions qui seraient "à voir absolument" nous ferait une belle rente visuelle d’une expo par mois... La photographie a-t-elle à ce point gagné en aura qu’on ne doive la vénérer que dans la cohue et la saturation du pèlerinage, comme ces icônes et statues qu’on ne sort qu’une fois l’an ? La rassurante impression d’abondance et les profits de la connaissance doivent-ils être subordonnés à la dispersion des moyens et des bonnes occasions de comprendre ?

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°8 du 1 novembre 1994, avec le titre suivant : Perles et clichés par pertes et profits

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