Patrimoine et patriotisme

La manufacture Lomonosov restera russe

Le Journal des Arts

Le 19 novembre 1999 - 672 mots

A la demande du gouvernement russe, inquiet de voir la Manufacture impériale de porcelaine de Saint-Pétersbourg, la Lomonosov, tomber aux mains d’intérêts étrangers, la justice a contraint un groupe d’investisseurs américains à abandonner ses parts dans l’entreprise. Quand les intérêts patrimoniaux prennent le pas sur les considérations économiques...

SAINT-PÉTERSBOURG (de notre correspondant) - Le 8 octobre, en conclusion d’un procès opposant le gouvernement russe à un groupe d’investisseurs américains, ces derniers ont dû renoncer à leurs parts dans la Manufacture impériale de porcelaine de Saint-Pétersbourg, la Lomonosov (LFZ). Alors que les Américains défendaient leurs droits à l’investissement et faisaient de cette affaire un test de la volonté russe d’évoluer vers une société de droit, le gouvernement russe, soutenu par l’opinion publique et de nombreux intellectuels, considérait qu’il était inadmissible de laisser une institution culturelle de cette importance tomber entre des mains privées. “Les ouvriers de la manufacture veulent dépendre de l’État qui leur garantit la sécurité de l’emploi et leur permet de travailler et de créer en paix. Si elle est privatisée, les employés redoutent de perdre leur travail, et les nouveaux propriétaires pourraient changer la structure de l’entreprise”, explique Evgueni Barkov, directeur de LFZ.
Le conflit remonte aux début des années quatre-vingt-dix. Le projet initial de privatisation donnait aux ouvriers la possibilité de louer la manufacture au gouvernement pendant dix ans et leur accordait, au terme de ce bail, le droit d’acquérir des actions. Mais le gouvernement a privatisé LFZ dès 1993, tout en distribuant des actions aux ouvriers.

Pendant la crise financière de l’été 1998, des investisseurs locaux ont acheté ces parts à bas prix, pour les revendre avec un énorme bénéfice à des investisseurs étrangers. Bloomberg, le fonds d’investissement américano-russe créé en 1995 et initialement doté par le Congrès américain de subventions de 440 millions de dollars, a acquis une participation dans LFZ en septembre 1998. Par l’intermédiaire de sociétés offshore, plus de la moitié de LFZ est passée en mains étrangères. En novembre 1998, les ouvriers ont réclamé au gouvernement de revoir les conditions d’achat des actions par les investisseurs étrangers et, après enquête, le ministre russe de la Propriété d’État a demandé l’annulation des opérations.

Fondée en 1744 par l’impératrice Élisabeth Petrovna, fille de Pierre le Grand, la Lomonosov, qui fournissait la cour du tsar, se considère davantage comme une institution culturelle que comme une entreprise génératrice de profits. Artistes et artisans hautement qualifiés, pour la plupart, ses 1 800 employés sont très fiers du passé de leur manufacture et ne voient pas l’intérêt des changements que pourraient apporter de nouveaux propriétaires. De plus, selon Evgueni Barkov, elle continue d’être rentable, avec plus de 4 millions de dollars (24,5 millions de francs) de ventes pour les six premiers mois de cette année et un bénéfice d’un million et demi de dollars. Aujourd’hui, LFZ exporte environ 15 % de sa production vers une vingtaine de pays, dont le Japon, les États-Unis et l’Allemagne. Elle fabrique plus de cent modèles de services à thé et à café, des figurines d’animaux, des vases, des assiettes décoratives et des œufs de Pâques. Autant que la manufacture elle-même, le musée qui lui est attaché est très cher au cœur des intellectuels russes. Il abrite une collection de 25 000 objets comprenant les premières porcelaines fabriquées en Russie, un bouquet de fleurs unique datant des années 1850, d’une vérité étonnante, et des copies en porcelaine de tableaux conservés à l’Ermitage. Mais surtout, il possède de nombreux dessins d’artistes de l’Avant-garde, tels Malevitch et Kandinsky qui l’un et l’autre ont créé des modèles pour la manufacture. “Et chacun d’eux peut facilement valoir plusieurs millions de dollars”, souligne Galina Ogarkova, porte-parole de la société. “Le Musée de la manufacture ne devrait pas tomber dans des mains privées, qu’elles soient russes ou étrangères, confirme Mikhaïl Piotrovsky, directeur du Musée de l’Ermitage, qui a adressé une lettre au gouvernement russe. Autrement, la collection risque d’être vendue”. Depuis que le ministère de la Culture russe l’a placée sous la tutelle de l’État, en juillet, le danger est écarté.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°93 du 19 novembre 1999, avec le titre suivant : Patrimoine et patriotisme

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