Jeudi 19 septembre 2019

Parcours d’obstacles du commissaire

Par Laurent Jeanpierre · Le Journal des Arts

Le 11 décembre 2013 - 999 mots

Malgré une profusion apparente, l’offre d’expositions est inférieure à la demande des commissaires et nombre de ces derniers exercent une autre activité. En 2008, une minorité déclarait vivre du seul commissariat.

Ne devient pas commissaire d’exposition d’art contemporain en France qui veut. Pour celles et ceux qui se sont essayés un jour à l’activité, cet énoncé aura sans doute quelque chose de trivial. L’enquête que nous avons conduite a permis toutefois de préciser quelles sont les épreuves rencontrées par les candidats au métier.

Pour devenir commissaire d’exposition dans le milieu de l’art contemporain, il vaut mieux être issu de parents qui sont cadres, professions libérales, ou qui appartiennent aux professions intermédiaires : les enfants d’ouvriers ne représentent que 7 % de ceux qui font des expositions, ceux d’employés, 11 %. L’obtention d’un baccalauréat littéraire ou artistique, qui dépend aussi des origines sociales, est par ailleurs majoritaire. Mais il n’est plus possible d’accéder au métier sans avoir décroché auparavant un diplôme de l’enseignement supérieur. Même pour les « héritiers » des classes supérieures, ce dernier est devenu une ressource indispensable. En effet, parmi les praticiens de l’exposition âgés de moins de 35 ans en 2008, plus de 70 % étaient titulaires d’un diplôme équivalent à quatre ou cinq années d’études après le baccalauréat, et de plus en plus s’orientent aujourd’hui vers la préparation d’un doctorat.

Sans surprise, dans huit cas sur dix, les titres scolaires détenus proviennent de disciplines liées aux arts d’une manière ou d’une autre. Les arts plastiques et l’histoire de l’art se partagent l’essentiel, en proportion égale, mais il faut noter que les formations de management et de gestion de la culture sont de plus en plus représentées. Un quart des répondants les plus investis dans notre enquête ont suivi une formation spécialisée dans les métiers de l’exposition, comme celles délivrées par les universités Rennes-II, Paris-IV ou l’École du Magasin à Grenoble.

Une activité non répertoriée
Le diplôme en poche, les difficultés les plus lourdes apparaissent car la demande d’expositions d’art contemporain est aujourd’hui bien inférieure à l’offre de compétences dans ce domaine. En France, dans un contexte de restriction budgétaire et de dépendance du monde de l’art aux fonds publics, il est d’ailleurs à prévoir que le volume des expositions programmées chaque année n’augmente guère. Certes, quelques lieux privés d’art contemporain ont été inaugurés ces dernières années, et d’autres ouvertures sont prévues, comme celle de la Fondation des Galeries Lafayette dans le Marais en 2016. Il existe aussi des occasions plus nombreuses de monter des expositions en galeries commerciales. Parmi les commissaires qui exercent « en structure », un quart d’entre eux le font d’ailleurs dans le secteur privé, et l’équivalent dans le secteur associatif. Mais aucune de ces tendances n’est à même aujourd’hui d’éponger la demande de travail dans ce domaine. Cela explique sans doute que plus de quatre personnes sur dix pratiquant l’exposition acceptent de travailler en bénévole. Plus de trois quarts des répondants exercent en fait une autre activité dont ils tirent plus de la moitié de leurs revenus : dans un centre d’art ou une galerie, dans la rédaction de textes de catalogues et dans l’enseignement, pour s’en tenir aux formes de pluriactivité les plus fréquentes.

Lorsqu’un emploi est assuré et qu’une rétribution est prévue pour un projet d’exposition, surgissent alors les problèmes de contrat puis de rémunération. La difficulté principale tient au fait que l’activité n’est pas reconnue par les organismes sociaux. La question de son régime social de rattachement n’est pas posée. Aucune fiche métier ne permet son insertion au Répertoire opérationnel des métiers et des emplois (ROME) de Pôle emploi.

D’une manière générale, l’activité peut s’exercer en tant que salarié/e sous CDD ou CDI, ou bien en qualité d’indépendant. Mais les techniques de rémunération sont en réalité très variables : droits d’auteur, honoraires, auto-entreprenariat, portage salarial, association, sans même parler des paiements en nature ou de l’économie informelle, dont la mention revient dans plusieurs entretiens. En l’absence d’un système de rattachement clair, chacun fait donc comme il peut en fonction de sa situation. Les polémiques récentes autour de la revendication d’« autorat » faite par certains commissaires doivent être réinterprétées à la lumière de cette précarité générale de l’activité.

Halo de précaires
À l’heure actuelle, le revenu annuel médian des commissaires d’exposition qui ont répondu à notre enquête était inférieur à 500 euros. Un peu plus de neuf personnes sur dix avaient touché moins de 20 000 euros l’année précédente pour leurs projets d’exposition. Et il n’y avait en 2008 guère plus de quatre-vingts commissaires indépendants qui déclaraient pouvoir « vivre » de leur seule activité dans ce domaine. Une telle précarité, à laquelle s’ajoutent de grands écarts de revenus entre ceux qui cumulent les contrats et ceux qui « galèrent », n’a rien d’exceptionnel dans les « mondes de l’art », mais elle touche ici des individus plus diplômés que dans d’autres secteurs et activités créatives. De plus, le commissariat d’exposition bénéficie très rarement de formes spécifiques de soutien – comme des bourses, des appels d’offres ou des programmes de résidences – de la part des financeurs et des acteurs culturels. Font exception toutefois la « Résidence de curateur étranger » organisée chaque année depuis 2006 par la Galerie, centre d’art de Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis), ou le « Prix pour les jeunes commissaires » proposé par le Frac Lorraine en collaboration avec la Fondation Marco-Musée d’art contemporain de Vigo (Espagne).
À toutes ces contraintes matérielles, il faudrait ajouter les nombreux obstacles symboliques à la reconnaissance des commissaires d’exposition d’art contemporain : l’indifférence apparente à leur situation chez les conservateurs de musée ou bien la méfiance des artistes les plus précaires de certains plasticiens « stars », par exemple. Dans ce métier, comme dans d’autres professions intellectuelles et culturelles, les praticiens se divisent aujourd’hui en un noyau de statutaires peu nombreux, entouré d’un halo de précaires tournants, souvent dépendants des premiers. On comprend dès lors que, malgré la diversité de leurs situations, les commissaires d’exposition cherchent depuis quelques années à s’organiser collectivement.

Enquête sur les commissaires d’exposition

  • Qui sont les commissaires d’exposition ? ></a></li>
    <li>Les figures du « curateur » <a href=></a></li>
	

	
	<li>Des commissaires d’exposition « auteurs » ?  <a href=></a></li>
	
	<li>Les intellectuels commissaires <a href=></a></li>
	
	<li>Portraits de commissaires <a href=></a></li>
	<li>« Rigoureux, curieux, connectés » <a href=></a></li>


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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°403 du 13 décembre 2013, avec le titre suivant : Parcours d’obstacles du commissaire

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