Paolo Portoghesi, le lauréat, expose son parti pris architectural

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 21 décembre 2001

Dans un entretien, Paolo Portoghesi, qui a remporté en 2000 le concours international pour la construction de la mosquée de Strasbourg, défend son projet.

Vous êtes l’auteur de la mosquée de Rome, ouverte en 1991. Quelles étaient alors vos références architecturales ? Comment avez-vous abordé le projet de Strasbourg ? Quels sont les espaces spécifiques à la religion musulmane ?
Élaborée avec l’architecte Sami Mousawi, lauréat ex-æquo du concours international lancé en 1975 par le Centre culturel islamique d’Italie, la mosquée de Rome se proposait d’établir un dialogue entre les cultures islamique et italienne. Ce projet fait donc très largement appel à leurs patrimoines symboliques respectifs. D’où le choix de thèmes architectoniques communs, tels celui du cercle dans le carré, celui des arcs entremêlés ou encore celui des anneaux concentriques.
Le projet de Strasbourg a, lui, été réalisé en tenant compte des exigences culturelles et fonctionnelles précisément énoncées dans le cahier des charges du concours. Les éléments essentiels de la salle de prière sont la qibla – indication de l’orientation vers La Mecque (ouest) –, matérialisée ici par un mur, le mirhab – représentation de La Mecque – et le minbar, ou siège de l’imam. L’un des concepts importants de l’espace sacré islamique est le sens de l’unité : il se décline ici aussi bien dans les principes architectoniques que dans les éléments géométriques décoratifs.

Lors du concours, on vous a reproché d’avoir conçu un “ pastiche” du style oriental. N’existait-il pas une architecture plus représentative de l’”islam européen” ? Aujourd’hui, un minaret ne sert plus à l’appel à la prière : était-il nécessaire d’en faire un ?
Le mot “pastiche” a été utilisé à tort par un membre du jury qui réfute le pluralisme et croit que la modernité a effacé des esprits l’héritage du passé. Mon expérience d’historien m’a éloigné de cette illusion. Du reste, la tradition moderne démontre qu’il est possible d’inclure dans un discours innovant des références au patrimoine de la mémoire collective. Le couvent Notre-Dame-de-la-Tourette de Le Corbusier, le Parlement de Dacca de Louis Kahn, les projets de Wright pour Bagdad ou les œuvres de Hassan Fathy et de Carlo Scarpa démontrent à quel point le fait d’interdire toute référence au passé, comme le professait notamment le Style International, s’est révélé stérile.
Ces dernières années, dominée par un courant “irrationnel”, la culture architecturale est malheureusement devenue sectaire. Et celui qui, comme moi, cherche des voies différentes, est attaqué avec la même intolérance qui caractérise les orthodoxies idéologiques, sur le simple prétexte d’opposer “progressistes” et “réactionnaires”, une critique aujourd’hui privée de sens.
En vérité, l’architecture moderne ne représente que la culture occidentale. Elle a été imposée au niveau planétaire par le colonialisme, ancien ou nouveau, privant de nombreux peuples de leurs propres traditions et cherchant même à créer un sentiment d’infériorité. L’islam européen tel qu’il a évolué dans le débat culturel n’implique pas l’uniformisation ou le renoncement identitaire, mais appelle davantage un dialogue approfondi et la quête d’une nouvelle identité qui serait la synthèse de ce qui unit les musulmans européens aux autres musulmans, voire aux Européens.
Si ce projet de grande mosquée plaît tel qu’il est, le refuser serait alors un acte raciste... La présence du minaret était prévue par le règlement du concours. Le fait qu’il ne soit pas utilisé par le muezzin pour appeler les fidèles à la prière ne signifie pas qu’il perd de sa valeur symbolique. En outre, celui-ci est aménagé pour accueillir un observatoire astrologique. Par son commentaire agressif du projet, la revue française L’Architecture d’Aujourd’hui donne l’impression qu’un architecte, à la manière d’un démiurge, considère que son travail est de montrer à tous la façon dont il faut croire ou prier. Je pense qu’un peu plus d’humilité ne ferait pas de mal.

L’architecture peut-elle éveiller un sentiment de sacré, conjuguer silence et présence, quotidienneté et “cosmicité” ?
Je suis persuadé que l’architecture peut encore éveiller chez l’homme le sens du sacré, comme elle a su le faire dans le passé. Il s’agit pour nous de savoir utiliser le patrimoine des symboles qui sont indispensables à toutes les religions. Conjuguer silence et présence, quotidienneté et idée du cosmos, était exactement l’objectif du projet de Strasbourg. C’est pourquoi la coupole, symbole de la voûte céleste, est privée d’éléments de soutien. À l’intérieur, elle apparaît ainsi comme suspendue. Idem pour l’espace : il n’est pas divisé mais seulement circonscrit par une limite... à l’image du nomade qui, dans le désert, se dessine son propre lieu de prière à partir d’une simple ligne de cailloux ou d’un tapis.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°139 du 21 décembre 2001, avec le titre suivant : Paolo Portoghesi, le lauréat, expose son parti pris architectural

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