Mardi 11 décembre 2018

Pae White, la versatilité comme vertu

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 1 septembre 2004 - 989 mots

En France où la multiplication des centres d’intérêt et des méthodes d’approche apparaît facilement comme un défaut, un trait d’immaturité artistique, une Américaine s’impose par ses grands écarts entre les médiums et ses mixages de formes colorées.

Pae White est branchée sur un courant alternatif, un courant qui l’amène à élaborer des sculptures aériennes et à passer avec aisance à la conception de sculptures publiques fonctionnelles en forme d’animaux des bois. Quand on feuillette le book de cette femme d’une petite quarantaine d’années, on a l’étrange impression de consulter un catalogue d’exposition collective qui aurait pour thème de ralliement la sculpture postminimaliste, avec une touche de séduction et un zeste de pragmatisme en plus. De ses aînés des années 1960, Pae White a retenu le goût et l’intérêt d’explorer les lieux et non-lieux comme l’ont fait Robert Smithson, Dan Graham et les artistes minimalistes, de démultiplier les contextes en créant des œuvres spécialement pour les magazines d’art. Si ce n’était qu’un travail de références, l’art de Pae White sonnerait juste mais sans grande excitation. Pour éviter cette fadeur, elle a adjoint à l’interaction déjà très probante entre l’espace créé par ses grands mobiles de papiers collés et soutenus par une pluie de fils légers, et l’environnement architectural transfiguré par un ajout de peinture vive sur le sol et les murs sur un mètre de haut, la séduction, la sensualité des formes et des couleurs vibrantes. Un plaisir rétinien révoqué dans les années 1960 et 1970, dénigré par bon nombre de théoriciens de l’art parce qu’il engage une accessibilité jugée néfaste et surtout inapte à faire accéder l’esprit aux plus hautes sphères de la réflexion. Une relation esthétique de ravissement quasi hallucinatoire, cela sonne « vulgaire », trop accessible au commun des mortels, bref trop populaire. C’est cette frontière que fait sauter Pae White, avec beaucoup de fantaisie et de provocation joliment dosée. Peinture, sculpture, installation voilà pour le grand art qu’elle n’hésite pas à « couper » avec l’art graphique qu’elle maîtrise à merveille (elle a conçu de nombreux catalogues pour d’autres artistes, des publicités pour sa galerie, des couvertures de magazines), mais aussi le design et les impératifs de la commande publique. Beaux-arts et arts appliqués dansent en bonne intelligence sur la piste de Miss White. Pour elle, style et fonction ne sont pas du tout incompatibles comme le démontre l’exposition de la synagogue de Delme. De l’entrée du village, où le visiteur est accueilli par deux grands panneaux publicitaires recouverts d’une image abstraite faite de dégradés de couleurs, au centre d’art envahi par un chromatisme vif, bleu lagon irradiant les murs et le sol du rez-de-chaussée, jaune pour l’étage, on baigne dans la lumière. Pae White a laissé libre cours à son imagination, suspendant ses papiers collés contre la porte d’entrée du centre comme un essaim d’abeilles ou un banc de poissons qu’on aurait mis sur pause. Le mouvement étudié, tantôt abstrait tantôt animal offre toujours des repères oscillant entre culture haute et connaissances populaires. La façon dont elle fait flotter les sens, les repères et l’imagination dans une féerie, n’a pourtant rien de mièvre. Et si l’ornemental rime généralement avec pauvreté d’esprit, ici il est plus que jamais propice aux interprétations, mêlant les aspirations de chacun aux références à l’histoire de l’art les plus pointues sur un mode pragmatique. L’esthétique pragmatiste, telle que l’a définie le philosophe américain Richard Shusterman dans L’Art à l’état vif, trouve d’ailleurs une de ses meilleures démonstrations et vérifications dans l’art de Pae White, au potentiel démocratique et progressiste indéniable. Plonger le spectateur dans l’expérience, dépasser les frontières des arts, ouvrir des possibilités de compréhension sans chercher à contraindre l’esprit par des codes élitistes voilà quelques-uns des credo du penseur américain qui dit avec justesse : « Nous sommes voués à dédaigner les choses qui nous donnent du plaisir et à avoir honte du plaisir qu’elles nous donnent. » Dans le système actuel de l’art contemporain, l’exposition de Pae White – en parfaite adéquation avec ce credo – déroute car elle n’est pas simplement jolie. Indépendamment de ses qualités plastiques et conceptuelles, son art marque aussi un véritable don pour déployer le graphisme dans l’espace avec des mobiles mais surtout avec d’étranges cages. Avec celles-ci, faites de fils métalliques cabossés et manifestement modelés à la main, elle casse le côté bel ouvrage de ses suspensions, en bricolant ces cages comme on crayonne. D’ailleurs, des coupures de journaux emprisonnées dans ces prisons dérisoires et flottantes rappellent ce lien primordial entre la sculpture et la bidimensionnalité de la feuille de papier ; une autre manière aussi de réfléchir une architecture minimum ou minimale.
Chez Pae White, le côté conventionnel des choses explose systématiquement, sans violence et sans acharnement. Un lustre de cristal ainsi transfiguré par la terracotta perd sa fonctionnalité et sa noblesse pour gagner une autre existence, celle d’une œuvre. Le seul espace d’une galerie ne suffit pas, l’artiste envahit alors une vitrine de librairie ou un grand magasin. Pour réaliser des sculptures publiques sur une aire de pique-nique dans le parc national de Bear Mountain non loin de New York, là non plus, White ne prend pas de gants et opte pour des formes stylisées de chouette, de renard et de tortue d’un mètre cinquante. Kitsch ? C’est un risque désamorcé par un petit plus et pas des moindres, les « totems », surnommés Briquette et Supports, font aussi barbecue ! Incongrues, impensables, ces sculptures fonctionnelles montrent qu’opter pour une esthétique pragmatiste nécessite de savoir manier les codes, les émulsionner pour en tirer le meilleur et offrir les lectures des plus inattendues. La facilité et la légèreté des œuvres ne sont là que pour mettre à l’aise. Pae White sait se montrer généreuse et bienveillante. Et ce n’est pas si courant dans un centre d’art.

« Pae White, Amps and Ohms », DELME (57), centre d’art contemporain, synagogue de Delme, 33 rue Poincaré, tél. 03 87 01 43 42, jusqu’au 26 septembre.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°561 du 1 septembre 2004, avec le titre suivant : Pae White, la versatilité comme vertu

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