Lundi 17 décembre 2018

« Nous sommes très conservateurs »

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 21 mai 2008 - 1000 mots

Codirecteur de la Foire de Bâle, Marc Spiegler évoque les évolutions futures de la manifestation, de l'art numérique aux pays émergents. Mais son maître-mot reste la prudence.

Entretien avec Marc Spiegler, codirecteur d’Art Basel et d’Art Basel Miami Beach.

Le triumvirat nommé en juin 2007 a explosé à la fin du mois d’avril avec la démission de Cay Sophie Rabinowitz. Cette annonce n’a-t-elle pas fait tache à un mois de l’ouverture de la foire ?
Le jour où elle a annoncé son départ, le gros de ce qui était sous son imprimatur avait été fait, les galeries avaient été choisies depuis deux mois. Cela aurait été plus compliqué si elle était partie à mi-parcours. Même la sélection de Miami est faite à 90 % ; nous en sommes au stade de décider de l’emplacement des galeries. Il est clair qu’Annette Schönholzer et moi-même avons plus de travail.

Quelles évolutions sont-elles nécessaires pour qu’Art Basel reste leader ?
Il faut toujours continuer à bien étudier ce qui se passe, les médiums et pratiques intéressants. Nous avons été la première foire à inclure la vidéo, et, avec « Art Unlimited », nous avons dépassé l’idée du stand pour une approche plus muséale, proche de l’idée de biennale. A Miami, nous avons mis en place « Art Perfom » et, à Bâle, « Art on Stage », car nous avons vu que les artistes évoluaient vers le théâtre. Nous offrons toujours une plateforme à une pratique artistique, même si celle-ci n’est pas vendable. La question n’est pas de savoir ce qui est vendable, mais ce qui est important. Les œuvres exposées sur « Art Unlimited » n’étaient pas vendables en 2000, mais en huit ans, le nombre de collectionneurs privés prêts à acheter des pièces qui dépassent le cadre domestique a augmenté. On verra arriver dans le futur l’art numérique, je ne sais pas comment il sera exposé, vendu, si ce sera une plateforme sur le Web, mais, étant technophile, je suis convaincu qu’il faudra l’inclure.

En dépit de l’arrivée cette année de trois galeries chinoises, Shanghart (Shanghaï), Boers-Li et Beijing Art Now (Pékin), la foire ne semble pas encore totalement ouverte sur les pays émergents.
Nous ne sommes pas une biennale, laquelle se doit de proposer un instantané du monde de l’art. Nous sommes très conservateurs. Ce n’est pas parce que le marché chinois est fort que nous allons éjecter dix bonnes galeries qui nous suivent depuis longtemps pour inclure de nouvelles galeries qui existent depuis cinq ans et vendent des peintures à la mode. Nous avons un standard de qualité et un comité strict. La pire des choses serait de faire entrer une galerie trop tôt, car elle n’aurait pas l’expérience pour faire un bon stand. Si elle réalise un mauvais stand, elle sera refusée l’année suivante. Revenir une deuxième fois à Bâle, c’est toujours plus compliqué. Nous n’essayons pas d’être un miroir total du marché. Samuel Keller disait toujours que Bâle n’était pas un reflet du monde mais une réflexion sur le monde.

Les rumeurs prétendent qu’Art Basel songerait à créer des boutures en Asie et au Moyen-Orient. Qu’en est-il ?
Ce sont de vieilles rumeurs. On étudie toujours ce qui se passe dans le monde, je suis allé à Dubaï et Abou Dhabi [Émirats arabes unis], le comité de sélection était en Chine l’an dernier. Cela ne veut pas dire pour autant que nous allons faire des foires là-bas. Nous voulons plutôt faire venir ces nouveaux marchés vers nous. Nous ne sommes pas convaincus qu’il y ait assez de bonnes œuvres d’art pour trois grandes foires dans l’année. Il y a plus d’artistes, d’écoles, de vocations, mais, en termes de qualité, la production artistique n’a pas rattrapé l’explosion du marché. À ce stade, nous préférons avoir deux très bonnes foires, Art Basel et Art Basel Miami Beach, plutôt que de concevoir une troisième foire qui ne serait pas au niveau. Soit ce dernier salon cannibaliserait les deux premiers, soit il serait de moins bon niveau, et nous risquerions d’endommager notre image de marque.
L’achat par Messe Schweiz de 50 % de Design Miami à Bâle et de 10 % de ce salon à Miami
est-il un prélude à une intégration du design dans Art Basel ?
Pas du tout, et j’y suis fermement opposé. Pour nous, le design est important, c’est un marché parallèle à celui de l’art, mais il doit rester séparé. Je n’ai jamais été convaincu par le mélange des deux dans une salle d’exposition. Quand on regarde le design, et quand on regarde l’art, le filtre est différent, on doit changer de lunettes. Personne ne bénéficierait d’un mélange car il n’y a pas de résonance. Mais avec Design Miami, nous travaillons à ce que le timing de nos vernissages ne nous mette pas en concurrence. Nous avons aussi aidé le salon sur le plan de la logistique et du back office.

Le trop-plein des foires off aussi bien à Miami Beach que, cette année, à Bâle n’est-il pas nuisible à Art Basel ?
Plus il y a de foires satellites, moins c’est nuisible, car plus les gens devront faire un choix. Quand il y a cinq foires off, les obsessionnels y vont. Là, ils vont en sélectionner une ou deux. Quand je vois l’offre muséale à Bâle au même moment, je crois que les gens feront davantage le parcours culturel off que le parcours foires off.

Votre principal sponsor, UBS, a perdu 12 milliards d’euros au premier trimestre 2008. Cela remet-il en cause votre partenariat ?
UBS vient de signer un contrat de trois ans avec nous. Nous disposons d’un espace VIP plus grand qu’avant. Dans leur esprit, l’investissement en vaut la peine puisque, même dans les moments d’incertitude, ils préservent leur partenariat.

Pensez-vous qu’Art Basel soit à l’abri d’une crise ?
Personne n’est à l’abri, mais, dans notre manière de travailler, nous sommes plus protégés que d’autres acteurs dans le monde. Comme nous sommes conservateurs dans notre projet, nous sommes plus épargnés que d’autres qui ont été plus agressifs dans leur expansion.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°282 du 23 mai 2008, avec le titre suivant : « Nous sommes très conservateurs »

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