Mardi 10 décembre 2019

Mode, design et architecture

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 22 février 2002 - 998 mots

Après avoir longtemps misé, en termes
de communication, sur le graphisme ou
la photographie, la mode parie désormais sur le design et sur l’architecture. Rien d’étonnant, certes, tant les divers domaines de
la création sont toujours prompts à se nourrir
les uns les autres. Mais jamais la mode et
les lieux où elle s’exhibe n’avaient flirté à
ce point ensemble. Liaison aussi soudaine
que passionnée qui n’a pourtant rien
de philanthropique. L’emploi des signatures reconnues du design, et a fortiori
de l’architecture, est assurément devenu, pour les grandes marques, un investissement rentable.

Ces trois dernières années, il n’est pas une grande marque de mode réputée qui n’ait fait appel à un créateur connu. Pour Paris seulement, on peut citer en vrac les designers Kristian Gavoille pour Marithé & François Girbaud, Marie-Christine Dorner pour Alexandra de Gastines, Thierry Gaugain pour Corinne Cobson, Christophe Pillet pour Rodolphe Menudier, ou encore, Christian Biecher, qui, pour sa part, a enchaîné trois boutiques d’affilée : Lucien Pellat-Finet, Tsumori Chisato et, tout récemment, Joseph. Actuellement, Pierre Charpin élabore, à la demande du styliste Hedi Slimane, un système de mobilier pour les futures boutiques Dior Homme. Les architectes ne sont pas en reste, notamment certains détenteurs du prestigieux Pritzker Prize, équivalent du prix Nobel en architecture. Le Français Christian de Portzamparc a construit la tour LVMH à New York, l’Italien Renzo Piano l’immeuble Hermès à Tokyo et le Japonais Tadao Ando la Fabrica – centre de création de Benetton –, près de Trévise, ainsi que le nouveau siège de Giorgio Armani, à Milan. Enfin, l’Américain Frank O. Gehry a, avec Gordon Kipping, déployé une longue sculpture de feuilles de titane dans la boutique toute neuve d’Issey Miyake, à New York. Mais le plus beau “coup” a sans aucun doute été perpétré par l’Italien Prada, qui s’est tout bonnement offert les services des deux derniers “pritzkérisés” pour lancer un vaste programme de construction à travers le monde. Le Néerlandais Rem Koolhaas (Pritzker Prize 2000) réalisera trois boutiques : New York, qui vient d’ouvrir, puis Los Angeles et San Francisco. Les Suisses Jacques Herzog & Pierre de Meuron (Pritzker Prize 2001) édifieront, eux, le siège américain de la marque (New York), son centre de production (Terranuova, Italie) ainsi qu’un magasin (Tokyo).
Plus que les lieux proprement dits, designers et architectes construisent désormais l’image d’une marque. Tout dépend donc de celle que l’on veut donner. D’aucuns l’exigent rigoureuse et ultra-chic, tel Giorgio Armani qui, pour une boutique à Milan, a convoqué le monacal Claudio Silvestrin. Résultat : un écrin de pierre calcaire beige, quelques tables et un comptoir en ébène de Macassar, point à la ligne. D’autres la jouent plus déridée, à l’instar du couturier Christian Lacroix. Cet ex-fan de Garouste & Bonetti, dans les années 1980, a, pour son récent et premier magasin tokyoïte, choisi l’architecte suisse Christophe Carpente. Celui-ci, outre moult rangements translucides et colorés sur roulettes, a hissé une façade de verre de dix mètres de haut recouverte de graffitis géants. Quoi qu’il en soit, le lieu doit surprendre. Ainsi en est-il de l’antenne new-yorkaise de la marque italienne Tienda Tardini – sacs et chaussures en croco –, dans laquelle le designer milanais Fabio Novembre a déroulé un vertigineux tapis de mosaïques noires et blanches imitant le graphisme de la peau tannée dudit reptile.
Pour la plupart des grandes marques, une nouvelle boutique est avant tout un lieu d’expérimentation. Lieu d’expérimentation d’un matériau, comme c’est le cas avec le futur magasin Prada, à Tokyo, pour lequel les architectes Jacques Herzog et Pierre de Meuron mettent au point actuellement une résine luminescente, ou comme ce fut le cas pour la boutique A-POC d’Issey Miyake, à Paris, où les designers Ronan et Erwan Bouroullec ont manié à l’envi le Corian, mélange de minéraux naturels et de résine acrylique. Mais dans une boutique, on expérimente surtout l’espace. Après un sublime tunnel en écailles d’aluminium (New York, 1999) et une étonnante façade en verre rose dégradé (Paris, 2000) – deux projets des Anglais de Future Systems –, Rei Kawakubo, grande prêtresse de Comme des garçons, a l’an passé fait appel à Takao Kawasaki et Architectes Associés pour réaliser sa nouvelle boutique parisienne de la rue du faubourg Saint-Honoré. L’espace, noyé dans une résine armée de fibres de verre à l’aspect lisse et réverbérant, est entièrement écarlate et totalement déroutant. Pour ses quatre “Flagship” européens – Paris, Milan, Londres et Berlin –, la firme Mandarina Duck a, elle, confié chaque projet à “un talent émergeant de la nouvelle scène architecturale”. L’Anglo-Irakienne Zaha Hadid a hérité de la boutique londonienne. Les Néerlandais du collectif Droog Design, associés aux architectes de NL Architects, ont, quant à eux, aménagé le magasin parisien en le truffant de trouvailles amusantes : un “pin wall” hérissé de piques métalliques pour y accrocher les accessoires, des cabines d’essayage dissimulées par de hautes herbes en fibres de verre, ou encore, un étrange portant circulaire en Inox brut... qui a été façonné par une entreprise spécialisée dans la fabrication des citernes de camions. L’imagination n’a décidément pas de limites.
Reste qu’une boutique de mode est aussi un laboratoire des tendances de consommation futures. Ainsi, le tout nouveau “New York Prada Store” qui s’est ouvert en décembre au pied du Guggenheim-Soho, est la première des boutiques de la marque version troisième millénaire. Surface : 2 500 m2. Des couloirs, des miroirs. Un espace froid, de bois clair et de verre. On déambule au hasard et l’on se retrouve soudain pris dans le labyrinthe d’une cabine d’essayage à la technologie sophistiquée. D’abord transparentes, ses parois de cristaux liquides s’opacifient dès qu’on est à l’intérieur. Une Web-cam nous renvoie même une image de dos. Non loin, suspendus sur des portants, des écrans connectés à Internet indiquent, si l’article convoité est manquant, sa disponibilité immédiate ailleurs sur la planète, voire la distance de la boutique où il est disponible par rapport à l’aéroport le plus proche… Souvenir amer et un brin mégalo d’une certaine “World Company”. Le piège parfait pour les “fashion-victims” !

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°143 du 22 février 2002, avec le titre suivant : Mode, design et architecture

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