Marta Gili, directrice du Jeu de paume

« L’image est un langage qui révèle le monde »

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 6 octobre 2006 - 1291 mots

Après de multiples rumeurs et vaines pressions, il aura finalement fallu deux mois au ministre de la Culture, Renaud Donnedieu de Vabres, pour entériner le choix du conseil d’administration du Jeu de paume, exprimé le 21 juin, de nommer à la direction de l’établissement Marta Gili. Cette critique d’art et commissaire d’exposition espagnole n’est pas inconnue en France, puisqu’elle a été notamment directrice artistique de deux éditions du « Printemps de septembre », à Toulouse, en 2002 et 2003. Spécialiste de la photographie, elle a travaillé pendant quinze ans, et jusqu’en mai dernier, pour le département photographie et arts visuels de la Fondation la Caixa à Barcelone. Succédant à Régis Durand, elle a pris ses fonctions à Paris le 2 octobre. Marta Gili présente son projet pour le Jeu de paume et commente l’actualité.

Vous venez d’être nommée à la direction du Jeu de paume. Quel est votre projet pour l’institution ?
Mon projet s’inscrit dans la continuité de celui de Régis Durand pour ce centre dédié à l’image – toutes générations confondues : photo, vidéo, image digitale, image électronique – et à tous nos rapports aux images. Ce n’est pas un lieu uniquement dédié à la photographie. L’image est aujourd’hui composée, elle voyage, elle n’est pas fixe dans le sens métaphorique du terme. Il faut travailler avec toutes ses sources contemporaines. Quand j’ai préparé mon projet, j’ai consulté le site Internet du Jeu de paume qui publie un manifeste de Régis Durand disant : « Je veux que le Jeu de paume devienne un centre d’énergie. » Je voudrais ajouter : « un centre d’énergie mais aussi un catalyseur de processus. » Pour moi, la programmation des expositions, les activités, etc. doivent s’enchaîner les unes avec les autres. Je souhaite qu’elle constitue dans son ensemble une narration, qu’elle développe un récit sur l’usage de l’image dans la vie contemporaine. Quand je dis la vie, ce n’est pas seulement l’art mais aussi le paysage médiatique. Cette idée de créer une narration sur l’image part du passé, s’ancre dans le présent pour regarder vers l’avenir.

Comment va s’articuler votre programmation entre les sites de Concorde et de Sully ?
Il est encore un peu tôt pour parler plus concrètement de la programmation. De façon générale, je vais dédier le site Sully à la photographie historique, à la recherche. J’aimerais montrer des grands noms mais aussi m’investir dans d’autres histoires de la photographie. Je voudrais essayer de montrer comment l’image a été le reflet des connaissances et des façons de vivre dans d’autres pays, comme dans l’est de l’Europe, en Amérique latine…. Le site Concorde peut également accueillir de l’historique mais aussi l’art contemporain et les usages actuels de l’image. Et je veux également travailler avec l’espace virtuel qui est parfois un peu difficile et pas très grand public. Je souhaite inviter des artistes qui utilisent le réseau Internet et qui feront des projets spécifiques pour le site du Jeu de paume. J’aimerais aussi mettre en ligne des textes ou des catalogues. Il faut donner toutes les possibilités aux gens pour accéder à la culture. Il n’est pas envisageable d’instaurer l’entrée gratuite aux expositions mais je veux proposer le maximum de choses en accès libre. Internet est encore un outil à découvrir.

Quand va débuter votre programmation ?
Régis Durand a bouclé la programmation pour 2007 et laissé des engagements pour 2008. Cela me donne un peu de recul pour travailler avec l’équipe du Jeu de paume et pour mettre en place d’autres projets à côté des expositions. Je veux encore développer le programme éducatif et travailler avec les visiteurs. Pour Sully, je voudrais inviter des historiens à travailler sur la collection du patrimoine photographique, ou faire dialoguer cette dernière avec d’autres collections. Ce serait une façon formidable de la valoriser.

L’ambition du Jeu de paume est aussi d’accueillir des grandes expositions qui drainent beaucoup de visiteurs, comme récemment « Cindy Sherman ». Allez-vous continuer ce type de programmation ?
Bien sûr. Je vais amener les grands noms de la photo comme Richard Avedon, un projet déjà engagé par Régis Durand et que je poursuis, mais aussi Diane Arbus, dont la rétrospective itinérante du
SFMoMA (San Franciso Museum of Modern Art) n’est pas venue à Paris. Je vais travailler avec sa fille pour essayer de proposer une exposition ici en 2009. Le visiteur a besoin d’aller revoir les grands noms pour se rassurer sur leur importance. Cela explique en partie les queues pour les expositions « Dubuffet », « Velázquez » ou « Monet ». Mais je veux aussi montrer que l’histoire des images va au-delà de la représentation. Elle développe un discours sur notre façon de vivre, sur les enjeux politiques, sociaux…

Paris est riche en institutions qui exposent la photographie. Comment selon vous s’inscrit le Jeu de paume dans ce paysage ?
Pour moi, le Jeu de paume n’est pas un endroit dédié à la photo, mais à l’image, aux arts visuels. Il est important qu’il y ait des lieux qui travaillent sur la « photo-photo », mais le Jeu de paume est une institution qui s’occupe de pratiques artistiques générées par l’image. Si nous présentons face à face des photos XIXe et des images numériques, ce sera pour étudier la représentation du monde. C’est ce discours-là, entre l’analogique et le numérique, entre l’ancien et le contemporain que je vais essayer de placer au cœur de ma programmation. Pour moi, l’image est un registre, pas seulement de la réalité, mais aussi de notre connaissance du monde. Il est important de comparer la façon de voir le monde de Marville ou d’Atget et celle des artistes contemporains, à partir d’un même outil, la photographie. L’image est un langage, comme la parole, qui révèle le monde. Si nous avons appris à construire un esprit critique avec les mots, nous sommes encore en train de le développer pour l’image. Nous habitons dans un paysage médiatique très présent et l’un des enjeux du Jeu de paume sera de promouvoir un esprit critique sur l’image.

Cette question passe nécessairement par l’éducation.
Je ne sais pas comment cela se passe en France, mais en Espagne, lorsque l’on parle d’art à l’école, jamais l’on n’évoque l’image. Il faut apprendre aux enfants à lire les images. Quand je travaillais à la Caixa, à Barcelone, nous avons eu un projet exceptionnel avec des enfants et leurs professeurs autour de l’exposition « Rineke Dijkstra », par exemple. Nous avons organisé avec elle un atelier avec plusieurs écoles de quartier. Nous avons demandé aux élèves de faire le portrait de leurs parents. À côté de l’exposition de Rineke Dijkstra, nous avons exposé ces images prises par les enfants. La façon dont ces derniers ont parlé des photos a été extraordinaire. Ils ont compris qu’il ne s’agissait pas seulement d’un portrait d’une mère ou d’un père, mais que cela allait beaucoup plus loin. Il faut aussi qu’ils le comprennent pour les photos des journaux, des expositions ou de la publicité dans la rue.

Quelles expositions vous ont marquée dernièrement ?
J’ai vu récemment la collection du Macba (Musée d’art contemporain), à Barcelone. C’est un très bel ensemble, bien accroché. De plus, l’on retrouve dans l’esprit du Macba cette idée de connecter les histoires les unes aux autres que je trouve magnifique. J’ai également beaucoup aimé « le mouvement des images » au Centre Pompidou. Cette alternative est intéressante pour montrer cet art qui est toujours difficile à exposer. Au « Printemps de septembre », à Toulouse, j’ai apprécié quelques films, notamment celui de Lonnie van Brummelen. J’ai beaucoup aimé comment elle a procédé : elle raconte les frontières avec cet outil qu’est le film 35 mm qui donne une certaine distance, une distance non pas physique mais métaphorique, spirituelle, que l’on retrouve quand on doit changer de pays…

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°244 du 6 octobre 2006, avec le titre suivant : Marta Gili, directrice du Jeu de paume

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