Vendredi 23 février 2018

Mars 2001 : Hans Haacke en commissaire

L’artiste provocateur s’empare de la collection du V&A

Par Martin Bailey · Le Journal des Arts

Le 22 février 2008

Hans Haacke s’intéresse depuis longtemps aux musées. Il avait déjà organisé l’exposition \"Viewing/Matters\", en utilisant des œuvres trouvées dans les réserves du Boijmans Van Beuningen Museum de Rotterdam. À l’occasion de son accrochage d’œuvres du Victoria and Albert Museum (V&A) de Londres à la Serpentine Gallery, il a répondu à nos questions.

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Comment les conservateurs vous ont-ils aidé à sélectionner les objets dans la collection du V&A ?
Certains conservateurs ont été d’une grande aide et étaient assez intrigués par ce que j’essayais de faire. Ils m’ont montré des pièces que je n’aurais pas pu trouver sans eux. D’autres étaient plus réticents, mais ils ont changé d’avis, puis coopéré. Certains m’ont aussi prêté des œuvres à contrecœur. Sans oublier ceux, plus rares, qui ont refusé de coopérer et n’ont même pas daigné m’adresser la parole.

L’état de conservation a-t-il parfois été une excuse pour ne pas vous prêter les œuvres ?
À plusieurs reprises, j’ai eu l’impression que le devoir de conservation était un peu poussé à l’extrême. Je le dis du point de vue du non-initié, mais aussi de celui d’un artiste qui travaille depuis des décennies avec du matériel sujet à caution, et qui connaît bien les dangers des expositions publiques. J’ai vu beaucoup d’expositions de musées. Elles se distinguent toutes par leur approche des mesures de sécurité et de conservation. Bien évidemment, j’ai été contrarié lorsque j’ai découvert que les règles de conservation auxquelles était soumise la Serpentine n’étaient pas respectées avec la même rigueur par le V&A.

La plupart des tableaux encadrés exposés sur les cimaises ne sont pas accrochés très droit. Comment les techniciens ont-il réagi lorsque vous leur avez demandé de les mettre légèrement de travers ? Quelle était votre intention ?
Tout d’abord, les techniciens ont été surpris. Mais après un certain temps, ils ont commencé à me demander : “Vous le voulez au niveau ou non ?” Le fait que le bâtiment de la Serpentine Gallery soit extrêmement symétrique m’a poussé à installer de travers des vitrines et certaines œuvres encadrées. Les contraintes architecturales ont été déterminantes lorsqu’il a fallu décider de l’utilisation de l’espace. Traditionnellement, la symétrie est un symbole de hiérarchie et d’autorité. C’est pour cette raison que, récemment encore, elle caractérisait les temples et les églises, les tribunaux et les opéras, mais aussi les banques. Il était impossible d’ignorer le plan symétrique de la Serpentine. J’ai “représenté” son existence et, en même temps, je m’en suis amusé, avec ironie. J’ai remis en cause son autorité. J’espère que les visiteurs auront l’impression que tout est normal, mais pas complètement.

En tant que commissaire, vous faites figure d’autorité, non ?
J’ose espérer avoir laissé la place à une interprétation ouverte. Je n’impose aucune lecture autoritaire. Je veux plutôt que les visiteurs puissent laisser libre cours à leurs propres associations d’idées. J’espère les pousser à tirer leurs propres conclusions, qui ne seront pas forcément les miennes. En fait, mes propres réactions face aux objets sont plutôt multiples, voire contradictoires et ambiguës. Ce n’est pas pour rien si j’ai choisi le titre de “Mixed Messages” (messages contradictoires).

Certains critiques ont dit que cette exposition n’était pas aussi subversive qu’attendue. Elle semble moins provocante que vos interventions précédentes, dans lesquelles vous insistiez beaucoup sur la provenance et le parrainage. Vous êtes-vous adouci ou bien portez-vous davantage d’affection au V&A ?
Je me suis peut-être légèrement adouci. Mais l’année dernière, quand je travaillais déjà sur ce projet pour le V&A, j’ai produit deux œuvres qui ont déclenché une véritable controverse, l’une à New York (Sanitation, à la Biennale du Whitney) et l’autre à Berlin (Der Bevölkerung, au Reichstag). Je ne me suis pas tellement adouci ! J’ai eu une approche très différente pour cette exposition, comparable à celle que j’avais adoptée pour celle du Boijmans Van Beuningen Museum, il y a cinq ans. J’aurais vraiment raté une occasion si je ne m’étais pas intéressé aux objets de la collection. Ils sont révélateurs d’une certaine l’histoire de l’art, des musées en général, des relations humaines et, à plus grande échelle encore, de la vision qu’a l’Occident de “l’autre”.

À la Serpentine, vous proposez très peu de textes et de cartels sur les cimaises. Ne craignez-vous pas que les visiteurs repartent déconcertés ?
Je ne pense pas que le fait d’être déconcerté soit négatif. J’ose penser que cela incite plutôt les gens à réfléchir.

Qu’avez-vous surtout apprécié avec “Mixed Messages” ?
Découvrir des objets au V&A et procéder à leur accrochage. Entre les deux, ce n’était qu’agonie !

Le V&A vient de nommer un nouveau directeur en la personne de Mark Jones. Vous avez travaillé étroitement avec le musée et, selon vous, quels sont les défis qu’il devra relever ? Quelles doivent être les qualités d’un directeur ?
C’est un métier impossible. Il faut être un génie pour assumer une entreprise de cette envergure, pour comprendre la “culture” interne du musée et pour établir des relations de travail avec des conservateurs qui, depuis des années, balisent les frontières de leurs fiefs respectifs. Tout le monde n’est pas prêt à coopérer avec tout le monde. Je pense que c’est très difficile de rassembler tous ces acteurs, de faire en sorte qu’ils s’accordent sur un objectif commun et s’appliquent à suivre ce projet avec ardeur. Par ailleurs, le directeur doit s’arranger des contraintes imposées par l’État : ne pas dépasser le budget et marcher sur une corde raide avec les sponsors. Je ne suis pas sûr qu’une seule personne puisse assumer tout cela seule.

- GIVE AND TAKE – MIXED MESSAGES, jusqu’au 1er avril, Serpentine Gallery, Kensington Gardens, Londres, tél. 44 207 298 1515, tlj 10h-18h, www. serpentinegallery.org

"Les objets sont recouverts de strates de sens"

Hans Haacke, artiste conceptuel américain né en Allemagne, a joué à un jeu surréaliste avec le Victoria and Albert Museum (V&A) de Londres, traquant des objets de la collection du musée et les réassemblant en un gigantesque cabinet de curiosités. « J’ai fait le travail d’un ‘organisateur de soirée’ qui dresse une liste d’invités et établit un plan de table en espérant qu’un arrangement astucieux de rencontres improbables portera ses fruits », nous a-t-il expliqué. Pour Mixed Messages (messages contradictoires), le musée a courageusement accepté que l’artiste subversif pille ses vitrines et ses réserves et emporte son butin à la Serpentine Gallery, distante d’environ un kilomètre. Il y expose deux cents objets dans une configuration peu orthodoxe. Cette exposition, née de la collaboration entre le musée et la Serpentine Gallery, est conçue en deux volets. Le second, « Give and Take », réunit des artistes contemporains sélectionnés par une commissaire d’exposition de la Serpentine Gallery, Lisa Corrin.
Les quinze artistes représentés – Ken Aptekar, Xu Bing, Neil Cummings et Marysia Lewandowska, Wim Delvoye, Jeff Koons, Liza Lou, Roxy Paine, J. Morgan Puett & Suzanne Bocanegra, Marc Quinn, Andres Serrano, Yinka Shonibare, Hiroshi Sugimoto et Philip Taaffe – exposent leurs créations parmi les œuvres de la collection permanente du V&A. Leurs travaux sont dispersés dans l’ensemble du musée, reliés entre eux par des lignes orange tracées sur le sol qui, avec un peu de chance, inciteront les visiteurs à aller jusque dans certaines salles reculées, souvent inexplorées. L’exposition de Hans Haacke met l’accent, avec provocation, sur les difficultés que représente la gestion d’un musée doté de collections aussi disparates. Dans la salle principale de la Serpentine, chacune des quatre cimaises accueille une œuvre unique, représentant les principales religions. Un crucifix toscan du XIIIe siècle fait face à un bouddha birman du XVIIIe siècle, qui répond lui-même à deux tapis de prière turcs. Un moulage en plâtre de L’Esclave mourant de Michel-Ange occupe le centre de la salle. Les autres renferment d’étonnantes vitrines, remplies de curiosités, qui, mélangées les unes avec les autres, enfreignent toutes les lois de la muséographie conventionnelle. « Les objets ont une signification lorsqu’ils sont vus seuls, mais changent totalement de sens quand on les confronte à d’autres », explique Hans Haacke. Les chefs-d’œuvre côtoient des pièces qu’il juge « ridicules ou sans intérêt ». L’artiste fait constamment référence au colonialisme et au racisme, qui relaient les « échos de l’Empire britannique ». Hans Haacke prend les traits d’un archéologue, sondant la collection du musée pour proposer de nouvelles lectures des objets qui « appartenant à la collection d’un musée, sont recouverts de strates de sens que plusieurs générations successives leurs ont accordées ».

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°122 du 2 mars 2001, avec le titre suivant : Mars 2001 : Hans Haacke en commissaire

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