Dimanche 25 février 2018

Maria Marshall, de la difficulté d’être mère

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 4 janvier 2008

Mère de deux petits garçons, la jeune artiste anglaise engage une réflexion sensible sur l’éducation et l’identité avec de petites histoires de famille filmées en cinémascope. Renouant avec le drame psychologique, elle tisse comme personne un univers existentiel sublime.

A 36 ans, l’enthousiasme de cette jeune artiste anglaise née à Bombay est intact, délicatement naïf. Elle parle avec passion de ses films, de ses deux enfants, témoigne de la condition de mère tout en donnant des détails techniques sur la réalisation de certains trucages. Disponible, attentive, intuitive mais très raisonnée, Maria Marshall jongle entre l’anglais et le français pour permettre d’apprécier au mieux la superbe exposition que lui consacre au sein du Fonds régional d’Art contemporain Provence-Alpes-Côte-d’Azur à Marseille (Frac Paca) Christoph Doswald, un jeune et talentueux commissaire suisse.
Maria Marshall, sculpteur de formation, s’est mise à la vidéo il y a seulement quatre ans, et 16 films plus tard, on ne peut que reconnaître la cohérence de sa démarche et apprécier l’univers et la signature visuels qu’elle a réussi à forger. Utilisant régulièrement le ralenti, le gros plan, le va-et-vient de la caméra, la répétition de formats très courts, ses petites histoires le plus souvent muettes mettent à coup sûr mal à l’aise. D’ailleurs, certaines ont fait scandale, la première surtout, When I grow up I want to be a cooker (Quand je serai grand, je veux être cuisinier) ; quelques secondes où un petit garçon, d’abord filmé en gros plan, fume et réalise des volutes parfaitement circulaires. Il fume vite et au fur et à mesure que la caméra recule, la fumée envahit l’image. Et puis tout recommence, il n’y a jamais de fin, de morale ou de sanction. Le spectateur reste là un peu sonné dans le silence absolu et épais que construit ce tout petit film de quelques secondes.  Et que dire de Don’t let the T-Rex get the children (Ne laisse pas le dinosaure attraper les enfants), film tellement déstabilisant qu’on a pu y voir une provocation gratuite, l’instrumentalisation de l’innocence enfantine. Du visage d’un enfant souriant occupant tout l’écran, on s’éloigne peu à peu pour découvrir qu’agenouillé dans une camisole de force, il est enfermé dans une chambre d’isolement capitonnée. Ni plus ni moins, l’image revient, lancinante et hypnotique, et laisse sonné. Le moment est choquant, davantage encore lorsqu’on apprend que le petit garçon est le fils de l’artiste. On songe à une manipulation, à une exploitation abusive. Mais la réflexion de Maria Marshall se révèle plus fine que ne le laissent penser ces descriptions et jamais ses fils n’ont été exposés à un danger (Jake fumait grâce à un trucage de l’image). Dans certaines civilisations non occidentales, il n’est pas étonnant de voir un enfant fumer, notre culture nous conditionne simplement à trouver cette posture choquante. Dans cette rencontre de la pureté de l’enfance avec la perversion du monde adulte, la jeune femme expose nos propres principes, nos valeurs morales, le fantasme de l’éducation parfaite. Elle montre combien l’enfant cherche à s’identifier jusqu’au mimétisme à ses parents et aux adultes à un âge précis. Le monde réel est rempli de tentations dangereuses pour un petit. When I grow up traite de la fragilité de cet âge, de l’innocence et de l’angoisse indicible d’être parent – mère surtout –, de vouloir protéger sa chair. Et c’est bien cet amour qui peut déraper jusqu’au conditionnement, glisser dans l’aliénation à force de surprotection, qu’aborde Don’t let the T-Rex. Les apparences sont trompeuses, Maria Marshall ne cherche pas la provocation gratuite, ne met pas ses garçons dans des positions scabreuses pour révéler combien l’enfance n’est pas simplement l’âge de l’innocence. Sa démarche, que Christine Macel qualifie avec justesse de « vidéo sentimentale », traite avec beaucoup de sensibilité de la paranoïa et de la culpabilité d’une mère, de la difficulté d’éduquer, d’être un modèle, un exemple. D’ailleurs les mères sont bouleversées et se reconnaissent dans les films de Maria, avouent leurs faiblesses, leurs peurs, la violence qui les envahit parfois.
Personnelles sans être autobiographiques, les œuvres agissent sur l’artiste comme un catalyseur, une soupape. Elles ont aussi ce côté étonnamment rassurant pour le spectateur. Avoir un enfant, derrière la façade convenue du tout merveilleux, se révèle être en vérité une épreuve. Dans When are we there ? (Quand est-ce qu’on arrive ?), la caméra hante une maison vide et découvre l’artiste immobile, irréelle. Son corps bouge imperceptiblement. La peau frémit comme touchée par un homme invisible ou habitée par un être intérieur. L’invasion du corps est douce, les images, troublantes. On renoue là avec les films noirs, le suspense monte grâce à la répétition et aux mouvements d’une caméra intruse et subjective. Tous les moyens sont mis en œuvre pour soulever des questions gênantes : comment visualiser l’angoisse de la grossesse et la sensation d’être habitée qui bascule parfois dans la répulsion ? Maria Marshall assume et expose son vécu dans une expérience visuelle et sensuelle rare et prégnante, étonnamment ouverte à la lecture et à l’interprétation. Etre mère est loin d’être la condition sine qua non pour voir ses films et les ressentir. Le trouble agit aussi efficacement sur les souvenirs de sa propre enfance, les valeurs inculquées et les principes fondateurs de l’être et de la personnalité. Dans son dernier film présenté cet automne par la Caisse des Dépôts et Consignations au Palais de Tokyo, Playground, elle aborde avec la même sensibilité l’adolescence, dans un scénario où un jeune garçon tape rageusement dans le vide. Seul le bruit vibrant et fort de l’impact contre une paroi d’une balle dont l’ombre serait la seule trace visible, ébranle les murs d’une chapelle immaculée. A l’âge où la rébellion contre les valeurs, les institutions et la religion gronde, le football devient l’objet d’une dévotion parfois fanatique. Maria Marshall réussit là d’une jolie manière à renouveler les principes fondateurs de sa démarche dans une atmosphère enveloppante. La projection en grand large donne une profondeur et une sensualité qui échappent au visionnage sur moniteur ; plus violent et plus télévisuel, il donne une désagréable impression de racolage, à mille lieux des intentions de l’artiste. Une artiste simplement sincère et sentimentale.

- MARSEILLE, Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, 1, place Francis Chirat, tél. 04 91 91 27 55, 19 octobre-21 décembre.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°542 du 1 décembre 2002, avec le titre suivant : Maria Marshall, de la difficulté d’être mère

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