Jeudi 13 décembre 2018

L’œil de James Conlon

Un troubadour new-yorkais à l’Opéra de Paris

L'ŒIL

Le 1 mai 2001 - 1041 mots

Né en 1950 à New York, James Conlon a débuté comme chef d’orchestre en 1971 au festival de Spolète. L’année suivante, remarqué par Maria Callas, il dirige son premier concert dans sa ville natale avant d’être à la tête des plus grands orchestres américains et européens. En 1996, James Conlon devient chef d’orchestre à l’Opéra de Paris. Il a enregistré deux opéras portés à l’écran : La Bohême et Madame Butterfly et de nombreux disques, les derniers en date étant Rossignol et Renard de Stravinsky (chez EMI). Il dirige actuellement à Paris Parsifal, Don Carlo et Peter Grimes.

A quand remontent vos premiers souvenirs liés à l’art ?
Ce sont les tableaux que je faisais avec mes doigts à l’école primaire ! Non, je plaisante. Je ne possède aucune formation artistique. Je m’intéresse à la littérature, aux langues, à l’histoire, à la théologie, à la philosophie. Mais je n’ai jamais étudié l’art. Je suis un total amateur, au sens vrai du mot. J’aime l’art mais je n’y connais rien ! Quand j’ai eu 15-16 ans, j’ai fréquenté la High School of Music and Art où se côtoyaient musiciens et artistes. Je n’ai pas suivi de cours sur l’art, mais je me suis lié d’amitié avec des artistes. Et j’ai commencé à fréquenter les musées. Le Metropolitan, avec son immense collection de tableaux, sa section d’égyptologie, m’a beaucoup impressionné. J’ai visité le Guggenheim, le Whitney. J’aime l’ambiance intime de la Frick Collection, petite mais si riche.
A l’âge de six ans, sur une colline au nord de Manhattan, j’ai découvert les Cloisters, avec des cloîtres anciens et une collection d’œuvres du Moyen Age. Mon attirance pour cette époque fut confirmée par la découverte de l’Europe et notamment de l’Italie. J’ai été fasciné par l’Ecole de Sienne et la Renaissance florentine, par Giotto, Léonard de Vinci, Botticelli, Piero della Francesca, Fra Angelico, les sculptures de Michel-Ange. Les deux Jugement Dernier, de Michel-Ange et de Signorelli, dans la cathédrale d’Orvieto, m’ont particulièrement touché. On dit qu’un musicien peut écouter Mozart chaque jour de sa vie. Si je vivais en Toscane ou en Ombrie, je pourrais regarder des tableaux quotidiennement sans me lasser.

Dans l’art français, que préférez-vous ?
L’impressionnisme parce qu’il évoque quelque chose de très profond qu’on cherche en soi et qu’on n’arrive jamais à atteindre tout à fait. L’impressionnisme correspond à une quête spirituelle, qui n’a rien à voir avec les buts exprimés par les peintres eux-mêmes quand ils étudiaient l’objectivité de la lumière. Je suis venu en France pour la première fois à la fin de l’été 1971. Je suis allé au Musée du Jeu de Paume et quand je suis revenu, deux ans après, j’ai visité le Musée Marmottan. A cette époque, j’étais très attiré par les musiques de Debussy et Ravel qui sont en harmonie avec l’impressionnisme. Quand j’ai accepté mon poste à l’Opéra, j’étais fou de joie à l’idée de pouvoir profiter de Paris. Malheureusement j’ai peu de loisirs. Quand j’ai du temps libre, je vais au Louvre. Au début, j’ai été horrifié par la pyramide, mais maintenant je l’apprécie, surtout quand je me rappelle mes premières visites, il y a 30 ans, et les difficultés d’accès au musée. J’ai une faiblesse pour le musée de Cluny, et comme j’habite dans le cinquième arrondissement, je suis content d’avoir un cloître près de chez moi. J’aime beaucoup Orsay également. Sa collection reflète le cœur de la France et je trouve génial d’avoir transformé une ancienne gare en musée. L’espace ainsi créé est splendide.

Existe-t-il un lien entre un opéra et la peinture de la même l’époque ?
Théoriquement, l’idée de regarder des tableaux et de faire des comparaisons avec la musique de leur époque est séduisante. On approfondit plus une musique si on la met en relation avec l’art de son époque. Mais chaque art a ses lois. Et l’on ne peut pas vérifier scientifiquement que les deux vont ensemble. Il y a des musiciens insensibles à l’art et des artistes insensibles à la musique. On ne peut pas établir de règles. On peut penser que si l’on comprend Monet et Manet, on est mieux placé pour diriger Debussy. Si vous connaissez Mozart et Haydn, et si vous avez une idée du style de leur époque, vous pourrez trouver des variations à l’intérieur d’un certain cadre.

Quand vous dirigez un opéra, vous arrive-t-il de collaborer avec le décorateur ?
Un décor ne m’inspire jamais. La musique est la seule source. Il n’y a pas de rapport automatique entre un décor et une musique. A l’opéra, vous avez la musique, le décor, le texte, le théâtre, avec une dynamique entre les disciplines. Mon rôle est de défendre la musique et de collaborer avec les régisseurs qui défendent les valeurs théâtrales. Un artiste crée un décor qui doit être en harmonie avec les concepts du metteur en scène, parfois en contrepoint des valeurs musicales. On a abandonné depuis longtemps l’idée de créer des décors de « cartes postales ».

Etes-vous collectionneur ?
Pas du tout. Nous, les musiciens, nous sommes des troubadours, toujours sur les routes. J’ai une maison à New York, mais je ne conçois pas de la remplir d’objets. Je suis relativement peu attaché aux choses matérielles. Je préfère mille fois être à Paris, à New York ou à Rome, en sachant que je peux aller dans les musées et les églises que j’aime. Je n’éprouve pas le besoin d’être propriétaire d’une œuvre d’art. De toute façon, même si l’on achète un tableau, on n’en est pas le propriétaire.

Vous intéressez-vous à l’art contemporain ?
En tant qu’amateur, je suis peu attiré par l’art contemporain. Je n’ai pas la moindre idée des artistes importants. Je suis tellement attiré par d’autres époques, que même si je trouve intéressant ce qui se passe aujourd’hui, mon cœur est ailleurs, à plusieurs siècles de distance. Si je pouvais revivre ma vie et surtout mes années de formation, il y a une chose que j’aurais étudié en profondeur : l’histoire de l’art et l’histoire des religions. Peut-être pourrai-je combler ce désir un jour. Je suis reconnaissant à ma vie professionnelle de m’avoir donné la possibilité de voyager. Quand je suis en tournée, dès que j’ai deux heures devant moi, je cours dans les musées et les églises anciennes.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°526 du 1 mai 2001, avec le titre suivant : L’œil de James Conlon

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