Dimanche 18 février 2018

L’impressionnisme avant les impressionnistes

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 18 juin 2010

Si l’histoire retient la date de 1874 et l’exposition chez Nadar pour marquer la naissance du mouvement, elle va en chercher les racines peu avant, chez des peintres qu’elle dit préimpressionnistes.

A l’inventaire des grandes catégories artistiques, la langue n’a guère trouvé d’autres moyens pour qualifier certaines situations immédiatement en amont ou en aval d’un courant qui a marqué son temps que de les affubler des préfixes pré- ou post-, selon le cas. Il est donc difficile d’en parler dans les mêmes termes que ceux qui définissent le mouvement auquel elles se réfèrent. À quelques exceptions près, dans la mesure où ceux dont on parle ont gagné une aura personnelle suffisamment forte. 

À propos d’impressionnisme, l’histoire de l’art considère volontiers qu’un certain nombre d’artistes sont emblématiques tant d’un préimpressionnisme que d’un postimpressionnisme. Si c’est surtout faire la part belle à l’impressionnisme lui-même, c’est vouloir trouver tant dans le passé les éléments d’une préfiguration que dans le futur ceux d’une postérité. Les noms de Boudin, Corot, Millet et Riesener sont ceux d’artistes qui sont fêtés dans le contexte de « Normandie impressionniste » pour toutes sortes de raisons tout à fait justifiables.

Boudin, paysagiste de l’air
Ne serait-ce que parce que c’est lui qui a entraîné le jeune adolescent qu’était Claude Monet à l’accompagner peindre en plein air, Eugène Boudin (1824-1898) trouve évidemment sa place sur la scène préimpressionniste. Il suffit de se rendre au musée du Havre et d’admirer toutes les études de ciels que l’artiste nous a laissées pour mesurer à quel point sa peinture est une peinture d’atmosphère, sensible à tous les changements d’humeur de la nature. 

Si l’impressionnisme procède de la volonté de traduire les incessantes variations d’un monde en perpétuelle transformation, Boudin est assurément l’un des tout premiers à s’y être appliqué. À chercher à exprimer cette prise de conscience par l’homme de son inscription dans le temps, comme en témoignent notamment ses nombreuses scènes de plage où les figures semblent faire partie intégrante du cadre paysager, aérien et maritime dans lequel elles sont inscrites. Plus que tout autre, l’art d’Eugène Boudin est requis par l’élémentaire, et sa palette, si elle ne fait pas vraiment grand cas de la division des tons, n’en est pas moins vibrante. Jusqu’à l’aveuglement parfois tant il joue des effets de la lumière solaire à travers les nuages. 

Corot, peintre sur le motif
Infatigable voyageur, constamment par monts et par vaux, Camille Corot (1796-1875) n’a cessé tout au long de sa vie d’emprunter à pied routes et chemins, tant en France qu’en Italie. Et l’artiste de croquer au fil de ses traversées toutes sortes d’études de paysages plus ou moins élaborées, le plus souvent à destination de sa peinture. Élève du peintre classicisant Achille-Etna Michallon, le premier à avoir reçu le prix de Rome du paysage à sa création en 1817, Corot suivit scrupuleusement ses conseils de travailler en plein air, à Saint-Cloud, en forêt de Fontainebleau et en Normandie. 

Cette pratique qu’il allait systématiser en contrepoint de celle d’un paysage historique et composé en a fait l’un des précurseurs en matière d’expérience plein-airiste. Face à la déferlante impressionniste, s’il dit y voir « une grande science de l’air, de la profondeur », il marque le pas, préférant à l’ampleur enveloppante de celle-ci sa « petite musique ». Exemplaire toutefois, la démarche du vieux Corot l’est dans cette « conscience » et cette « confiance » – les deux mots de sa devise – d’une peinture faite sur le motif. 

Millet, la place de la nature
Natif du Cotentin, enfant d’agriculteurs, Jean-François Millet (1814-1875) ne pouvait que porter à la vie rurale une attention toute particulière. Installé à Barbizon dans la forêt de Fontainebleau dès 1848, il y passa le reste de sa vie, un choix guidé par une recherche naturaliste et la volonté de fuir la condition inhumaine de la vie citadine et industrielle. En fait plus réaliste que préimpressionniste, Millet contribua à l’exaltation de l’homme de peine et à la célébration des travaux des champs sur un mode si universel que son art se charge parfois d’une dimension symbolique. 

Il n’en reste pas moins que sa façon de traiter du quotidien des paysans dans cette extrême attention au moindre de leurs gestes et cette puissante relation qu’ils entretiennent à la nature inscrit son œuvre en préfiguration d’un impressionnisme de la terre. D’autant que l’artiste n’avait pas son pareil pour rendre compte des jeux de lumière aux différentes heures du jour, car chez lui la nature était une nature éprouvée. 

Riesener, capter la lumière
Tout comme Corot et Millet, c’est à peine si Léon Riesener (1808-1878) a connu la période historique de l’impressionnisme, celle du temps des huit expositions collectives entre 1874 et 1886. Cousin d’Eugène Delacroix, passionné de photographie, peintre de figures autant que de paysages, il a laissé un œuvre mal connu qui se nourrit à la fin des années 1850 de son enchantement pour le spectacle de la nature. 

Installé près de Houlgate, en Normandie, il y réalise toute une quantité de tableaux aux motifs d’effets de soleil, de marines, de sentes et de paysages dont les qualités procèdent de recherches approfondies sur la couleur et la lumière, précédant celles d’Eugène Chevreul sur la division des tons. Parce qu’il dit vouloir exprimer « la chaleur du jour, la mélancolie du soir, les prés, les fleurs au naturel », il développe une iconographie qui, à son époque, est très mal reçue, aussi dresse-t-il contre lui l’Institut et toute la critique des jurys. 

Préimpressionniste, Léon Riesener l’est surtout par l’utilisation qu’il fait de tons purs, éliminant les noirs et les blancs et dessinant les visages non par le contour, mais par les ombres et le modelé. Tout dans la nuance, en quelque sorte.

À lire

Hazan publie un guide présentant les hauts-lieux de l’impressionnisme en Normandie. Le lecteur est invité à caboter le long de la côte normande, de Deauville à Dieppe, et à remonter le cours de l’histoire de l’impressionnisme, à la découverte des sites où vécurent Monet, Pissarro, Boudin, Jongkind, etc.
Agrémenté par des reproductions de toiles célèbres, le voyage aboutit chez Monet à Giverny, après une halte au Havre et à Rouen.
Jean-Paul et Anne Crespelle, Où trouver Monet et les Impressionnistes en Normandie ? Hazan, 96 p., 15 euros.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°626 du 1 juillet 2010, avec le titre suivant : L’impressionnisme avant les impressionnistes

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