Dimanche 18 novembre 2018

Les valeurs refuges de la foire

Orfèvrerie et bijoux épargnés par la crise

Le Journal des Arts

Le 7 mars 2003 - 1053 mots

Minoritaires au milieu des antiquaires en tableaux, meubles ou objets d’art, les spécialistes d’argenterie et les joailliers présents à la foire de Maastricht sont cependant fortement représentés, tant au niveau de la création que du marché. Seraient-ils les seuls à ne pas se plaindre de la conjoncture internationale ?

Réputée dès sa création, il y a seize ans, pour la qualité de la représentation de la peinture des maîtres flamands et hollandais, la Foire internationale d’art et d’antiquités de Maastricht (Tefaf) a peu à peu diversifié ses domaines et ouvert son espace à des sections plus pointues. Cependant, sur les 203 exposants, les joailliers ou les antiquaires spécialisés en argenterie font figure de minorité. Ainsi, les marchands de bijoux ne sont qu’une petite douzaine, soit 6 % du total des antiquaires. On note cette année l’absence du Londonien Lavender qui, s’estimant trop âgé, a décidé de ne pas participer à la Tefaf. Le New-Yorkais Harry Winston ne fait pas non plus le voyage, alléguant un changement de politique de sa maison. Cinq des “bijoutiers” présents appartiennent au cénacle des grandes maisons contemporaines. Ainsi, pour la première fois, Fred (Paris) participe à la Tefaf. Pour Jérôme Dernys, directeur de la communication de la maison, cette présence s’inscrit dans une politique de développement lancée il y a deux ans avec une première participation la Biennale de Monaco. Dominique Watine-Arnault, également directrice chez Fred, a pris cette décision en connaissance de cause, son passé de commissaire-priseur l’ayant bien évidemment aiguillée vers les grandes manifestations artistiques. Fred est entré en 2002 à la Biennale des antiquaires, à Paris, et s’est ensuite exporté jusqu’à Miami, au salon Palm Beach. “La foire de Maastricht est un rendez-vous incontournable, où se retrouvent les grandes galeries et la haute joaillerie. Nos acheteurs voyagent beaucoup, et il faut que nous aussi nous voyagions pour aller à leur rencontre”, explique Jérôme Dernys. Afin de réussir parfaitement son entrée, Fred a préparé un stand spectaculaire où les objets, qui déclinent le thème de l’eau, sont enfermés dans des cubes en verre laissant découvrir, ainsi pour les colliers – des pièces uniques –, toutes leurs faces. Du côté des antiquaires représentant la création ancienne, la Bruxelloise Véronique Bamps, spécialisée dans le bijou du XIXe siècle, manifeste le même enthousiasme. “Je suis entrée à Maastricht il y a quatorze ans. Une fois qu’on y est, on n’en bouge plus. Les places sont chères, car la sélection des experts est sévère et il y a peu de marchands de bijoux.” Elle aussi revient de Palm Beach et reconnaît la différence de clientèle. “À Miami, on vend beaucoup de diamants, les Américaines achètent des bijoux pour les porter. À Maastricht, il y a davantage d’échange. On rencontre des connaisseurs, collectionneurs, conservateurs de musées ou étudiants qui nous posent de bonnes questions. Et qui nous apprennent aussi. Je garde les pièces qui sont des œuvres d’art pour Maastricht.” Comme cette plaque de cou ornée d’un papillon en émail, or, émeraudes et diamants créée à Paris par Henri Dubret en 1908 et qui évoque le style Art nouveau. Parallèlement, dans ce lieu très centré sur l’Europe du Nord, la galerie Van Gelder (Amsterdam) pourrait paraître exotique puisqu’elle est la seule à proposer des bijoux indiens, tels ce bracelet ou ce pendentif imaginés au Rajasthan dans les années 1900. Pourtant, qualité oblige, ces parures en provenance des Indes plaisent, et Van Gelder revient chaque année.
Les marchands d’argenterie ne forment également qu’un modeste bataillon. Ils sont une dizaine, 5 % de l’ensemble, et quatre d’entre eux vendent aussi des bijoux. Les meilleurs marchands du monde tiennent à être présents, tels Neuse (Brême), Philips (Londres), Payer Kunsthandel (Zurich), Aardewerk (La Haye) et Alexis et Nicolas Kugel (Paris) (lire p 18-19). Les Kugel, fidèles entre les fidèles, sont arrivés eux aussi dès le lancement de la foire. “Nous nous sommes toujours consacrés à l’argenterie étrangère, en particulier allemande, et ici, nous rencontrons les collectionneurs qui l’apprécient”, souligne Nicolas Kugel. Dans cette optique toujours, ils présentent cette année un plat ovale en vermeil et argent à l’effigie de La Reine de Saba devant le roi Salomon, créé à Augsbourg vers 1665/1670 par le maître orfèvre Johann Baptist II Weinold. ”À Maastricht, poursuit Nicolas Kugel, on trouve les plus belles pièces d’argenterie du monde”. À l’opposé, le Bruxellois Philippe Denys représente l’argenterie du XXe siècle, le seul dans ce secteur. “Je me passionne pour la formidable créativité du XXe siècle. J’achète aussi bien des œuvres du design scandinave que des écoles viennoises ou italiennes.” Dès ses débuts, il rêve de participer à un grand salon, et à celui de Maastricht en particulier. Le hasard a voulu qu’il commence en 1994 à la Biennale des antiquaires de Paris et n’intègre la Tefaf que deux ans plus tard. Peu importe, il s’y sent bien. “Les acheteurs, industriels, capitaines d’industrie viennent du monde entier. Pour eux, acheter de l’argenterie du siècle dernier n’est pas synonyme de collection. Bien souvent, ils utilisent les pièces acquises pour vivre agréablement. Une attitude cohérente avec les principes fondateurs du design, créer du beau dans l’utile.” Cette année, son stand évoque l’ensemble de cette création du XXe siècle, avec en points d’orgue un service à thé/café en argent et ivoire du Français Jean-Émile Puiforcat et un vase en argent de l’Autrichien Josef Hoffmann.
Paradoxalement, alors que d’autres antiquaires se plaignent d’une conjoncture économique difficile, les spécialistes d’argenterie comme les marchands de bijoux présents à Maastricht ne semblent pas ressentir avec autant d’acuité les effets de la crise. “Il y aura toujours une clientèle pour des œuvres de qualité. Le secteur de l’argenterie nous semble plutôt stable”, affirme Nicolas Kugel. Ce que confirme Philippe Denys : ”J’ai l’impression que ma spécialité est moins touchée. J’ai le bonheur de ne pas être dépendant des Américains.” Cette opinion est partagée par les joailliers qui exposent des œuvres anciennes. “La conjoncture n’a pas ralenti le marché. Les acheteurs attendent Maastricht pour s’offrir un bijou. Ils veulent du bon, du vrai, de la qualité”, souligne Véronique Bamps. Le bijou serait-il en train de changer de statut, passant de celui de parure à celui de placement ? Ce qui est certain c’est que, dans les périodes troublées, un diamant ou un collier se transportent aisément et se négocient beaucoup plus facilement qu’un tableau, un objet d’art ou un meuble.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°166 du 7 mars 2003, avec le titre suivant : Les valeurs refuges de la foire

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